De la culture et de l’idéal

En ces temps où l’on apprend quotidiennement que, dans nos quartiers dits sensibles, des jeunes gens sans culture et sans idéal s’entretuent (extension de territoires de trafics, règlements de comptes divers), comment ne pas songer à l’ « autre jeunesse »  (Jean-René Huguenin), une jeunesse que l’on pourrait qualifier d’« immuable », celle là gorgée de culture et pétrie d’idéal ?

Culture.Adolescence, jeunesse : âges de de la poésie. L’adolescence est le temps de la révolte par excellence. On y lit Villon, le poète des tavernes et des filles. Lecture, du reste, plaisante et aisée. Et voilà que, de Villon, on passe à Rimbaud : l’adolescence y est davantage tourmentée, les poèmes quelquefois plus difficiles à aborder (« Comédie de la soif »). Cependant, dans toute une série de poèmes de l’errance (« Au Cabaret vert », « La maline », « Ma bohème »…), l’adolescence instable peut se retrouver.

Durant la jeunesse, un glissement s’effectue : Rimbaud conduit à Verlaine dont la vie, plus longue, offre une expérience plus ample. C’est ainsi que Verlaine passe de l’excès à la « sagesse » d’inspiration chrétienne. De plus, le nevermore lui inspire l’un de ses plus beaux poèmes, « Laeti et errabundi ». Mais le summum de l’exploitation de thèmes propres à parler à la jeunesse se trouve, bien sûr, chez Baudelaire. Exaltation de la vie mais aussi tableaux ô combien réalistes de sa face sombre. Et, chez Baudelaire comme chez Verlaine, retour douloureux de la conscience : remords, mal-être accompagnant les aubes délavées chez le premier ; aspirations à la sagesse et réponse à l’appel christique chez le second. Enfin, plus tard, alors que pointent les premiers signes de l’âge adulte, fréquentation d’Apollinaire, qui ouvre la route d’une poésie émancipée.

Idéal. Très tôt, la jeunesse « immuable » sait ce qu’elle veut. Et ce qu’elle veut est dans les clous, non dans la marge où les glissements sont dangereux, les dérapages trop souvent mortifères. Elle se donne les moyens d’atteindre ses objectifs. Elle travaille car elle sait qu’elle doit faire ses preuves ; aux yeux de ceux à qui elle doit la vie d’abord, à ses propres yeux ensuite. Car que serait une vie où tout nous serait donné ? où aucun effort ne serait à produire ? Quel serait son intérêt ? Et quel serait notre mérite ?

Une certaine jeunesse de quartiers, en déshérence, ne s’empare visiblement pas des moyens culturels de comprendre le sens d’une vie. Ne lui reste que le flirt avec la mort ou l’embrigadement dans l’extrémisme religieux. Comprendre les causes de cette dérive (tout un chacun la comprend) ne suffit pas. Faire peser le poids cet échec monumental sur autrui (c’est ce que fait cette jeunesse) non plus : cela s’appelle le glissement de responsabilité. Seule la culture émancipe, structure et allège de bien des pesanteurs. Pas d’autres solutions que de « culturer » cette jeunesse paumée. A la condition toutefois qu’elle veuille bien entendre la symphonie qu’on lui joue ou, plus modestement, la chanson qu’on lui chante.

Post Comment

CAPTCHA *