84. — De la fatalité tragique

Sénèque, Bossuet. Le premier, l’un des pères fondateurs du Stoïcisme impérial ; le second, l’un des intransigeants défenseurs du Catholicisme. Et tous deux ayant écrit sur un même thème : la brièveté de la vie.

Aux yeux de Sénèque, nous éprouvons trop souvent le sentiment d’une vie trop brève alors qu’en réalité, la vie nous offre une durée plus que raisonnable. Mais, en oubliant notre passé, en négligeant notre présent et en craignant notre futur, nous passons à côté de nos vies. Nous nous livrons à des occupations qui nous divertissent et à des activités futiles, plutôt que d’accomplir des actions enrichissantes et d’engager des activités vraiment épanouissantes. Au surplus, la crainte de la mort nous obsède alors que, parallèlement, nous voudrions accélérer le temps. Crainte de la mort qui ne fait que révéler notre impression d’une vie non-accomplie. Mais que serait donc une vie accomplie ? La vie d’un homme qui assumerait son passé, qui saurait profiter de l’instant et qui ne craindrait ni l’avenir ni la mort ; la vie d’un homme qui ferait l’expérience de la confrontation avec soi-même, de la curiosité intellectuelle et de l’ouverture au monde.

Pour sa part, L’Aigle de Meaux voit la vie comme une succession d’instants plus ou moins éphémères, plus ou moins consistants, les moments de bonheur étant en définitive très brefs tandis que varient en durée les moments difficiles. Le caractère éphémère de toute vie humaine, divers signes sont là pour nous le faire constater : les enfants qui grandissent, l’entassement des générations, l’infinité de temps qui nous a précédés, celle qui nous succédera. Bref, nous entrons dans la vie pour en sortir aussitôt, et notre passage sur terre n’est absolument pas indispensable. L’évêque, pour asseoir sa démonstration, prend l’exemple d’une vie longue – et même comblée. Une vie longue et bien remplie dont il va nous dire qu’elle n’en finira pas moins avec la même brutalité que toutes les autres. Cette fin n’étant, du reste, qu’une étape, puisque lui succédera la décomposition du cadavre. Ainsi, toute vie est une défaite car elle s’achève dans l’inéluctable instant de la plongée dans l’inconnaissable. Aussi convient-il, nous dit le Grand Catholique, de se confier à la grande éternité de Dieu, après s’y être préparé sa vie durant.

Si le Grand Stoïcien et le Grand Catholique ont tous deux écrits sur ce même thème de la vie brève, leurs perspective sont radicalement différentes. En effet, le Stoïcisme, dans son esprit même, propose une conduite de vie concrète, pratique qu’il accompagne d’une discipline rigoureuse – une ascèse. Le Catholicisme, quant à lui, exige un comportement d’humilité et de « pauvreté en esprit » dont l’ultime récompense sera l’après-vie promise par le Christ. Un point commun cependant : dans les deux cas, il s’agit d’oeuvrer à être moralement irréprochable.

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