De la Karajan-attitude

En ces temps où la toute-puissance de certains réseaux relationnels permet à d’affligeantes médiocrités de parader sur les diverses scènes de l’actualité (politique, médiatique, littéraire, cinématographique…), il est bon, peut-être, d’évoquer, et pourquoi pas de citer en exemple, l’une de ces têtes d’affiche qui ne durent leur flamboyante réussite qu’à leur puissance de travail et à leur surhumaine volonté. Herbert von Karajan fut de celles-là.

Enfance d’abord. Durant les quinze premières années de sa vie, si la comparaison avec un frère plus grand et plus fort ne put que générer souffrance en son for intérieur (« Tu es trop petit, tu es trop faible »), elle déclencha parallèlement chez le jeune Herbert le désir de lutte et de dépassement. Aussi, les cinq années qui suivirent furent celles de l’apprentissage d’une certaine dureté. Très tôt acharné dans son travail, très vite dévoré par son ambition, le futur chef d’orchestre se livre simultanément à diverses pratiques sportives, de la natation au ski, sculptant son corps par de multiples exercices physiques, l’oxygénant et le bronzant au grand air. Il semble dire avec Nietzsche qu’il a probablement déjà lu : « D’abord convaincre le corps ». Durant certains séjours en montagne, alors qu’il n’est qu’un tout jeune homme, il lui arrive de passer six heures à travailler ses partitions et six heures à pratiquer le ski ou à effectuer des randonnées en montagne. Et, lors de vacances scolaires, d’inclure dans cet emploi du temps draconien et scrupuleusement respecté, l’apprentissage, deux heures durant, de langues étrangères. « Petit à petit, je me suis senti investi par une grande force », dira-t-il plus tard.

Discipline, éthique volontariste très tôt définies et auxquelles il lui serait inconcevable de déroger : « J’ai tout simplement beaucoup réfléchi afin de définir ce que j’avais de mieux à faire par rapport à moi-même et à la ligne de conduite que je m’étais fixé. »

Ainsi parle le jeune homme. Mais son portrait ne serait pas complet si l’on n’évoquait l’importance qu’eut pour lui la découverte du yoga. On comprend aisément en quoi cette discipline changea véritablement la vie du grand chef d’orchestre qu’il deviendra. Le yoga lui permit d’équilibrer, d’harmoniser les unités d’énergie accumulées et prêtes à s’extérioriser, avec le calme intérieur nécessaire à la maîtrise de soi – maîtrise sans quoi tout combat est voué à l’échec (déperdition de forces). C’est ainsi que, sa vie durant, Karajan consacra deux heures (de six à huit heures du matin) aux exercices de respiration et de relaxation. Une vie saine, en effet, lui paraissait indispensable pour parvenir à atteindre ses buts. Il se montrait d’ailleurs très explicite à ce sujet : « Il faut avoir une existence bien ordonnée : la durée du sommeil, la valeur et la quantité de nourriture ont également une importance primordiale ! »

Combat incessant donc, contre soi-même d’abord, mais aussi contre les adversaires qui obstruent le chemin et contre les contrariétés diverses qui font obstacle. Et acceptation de toujours davantage de charges. C’est ainsi que l’on acquiert de plus en plus de confiance en soi et de puissance intérieure : « L’homme doit toujours se charger de responsabilités nouvelles : il faut avoir le courage d’assumer sa tâche, de s’assumer soi-même, c’est ce qui nous maintient l’esprit éveillé… » Et lorsqu’on demandera, plus tard, au chef d’orchestre, de résumer son parcours, il le fera en ces termes : « J’ai lutté avec une grande volonté pour continuer, et continuer encore… » Et il est vrai que, de l’homme Karajan, il est difficile de ne pas garder en mémoire, entre autres moments, celui où, parvenu en fin de parcours, le dos en capilotade, portant chaussures de sport orthopédiques et queue de pie, il refusa, avec une énergie un peu brutale, la main secourable, prompte à l’aider à gagner son pupitre pour diriger un dernier concert (à Salzbourg, le 23 avril 1989).

Pourvu d’un physique ordinaire en ses débuts, Karajan devint beau – visage impérieux de ceux qui ont beaucoup donné de leur personne et qui se sont beaucoup battus. Cette métamorphose illustre impeccablement le précepte nietzschéen : « Nos actes les plus habituels nous transforment et travaillent à nous édifier. Et l’on finit par deviner à sa mine l’homme qui s’est vaincu lui-même. »

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