De la bretonnade

Si un auteur parle aux adolescences, c’est bien André Breton. C’est que ses écrits évoquent tout de ce qui interpelle les jeunes gens férus de littérature, en quête d’une vie exaltante. Evocation du rêve qui trouve son expression dans la poésie ; exaltation de la liberté que la révolte encourage ; fascination pour l’amour, que l’expression du désir qui lui est inhérent rend plus qu’enthousiasmant : engageant. Adolescences mêmement interpellées par le fait que Breton, peu à l’aise dans le roman traditionnel donc le rejetant, expérimente une autre forme d’écriture, une prose éminemment littéraire, certes, mais de type constat d’où tout épanchement, sinon indécent en tout cas impudique, est exclu. Il y a de tout cela dans la tétralogie surréaliste.

Nadja, femme qui donne son titre au premier volume, d’aucuns la font passer pour une « sainte » – « la sainte » du surréalisme. Sainte d’une singulière espèce, reconnaissons-le. Car elle arpente les trottoirs et habite un hôtel borgne ; se fait tirer des griffes de la police, après un trafic de drogue, par un mystérieux protecteur ; se fait remettre de l’argent par Breton et, une fois comblée, limite ses conversations à des futilités. Etc. Etc. Nadja (le roman), comme un reflet des dissipations propres à l’âge des découvertes, des rencontres, des aventures. Nadja (le personnage), une vraie compagne de débordements, une visionnaire un peu givrée – givrée juste ce qu’il faut pour démontrer au jeune lecteur avisé que la conciliation du rêve et de la réalité n’est pas toujours chose aisée. Et, à travers les errances de l’auteur, cette quête de soi (« Qui-suis-je ? », par cette interrogation débute l’ouvrage) qui tant parle aux jeunes gens (garçons et filles) en quête d’une définition de leurs propres contours…

Les vases communicants offre un discours aussi destructuré que le précédent. Et les récits de rêves liés aux faits du quotidien ne font que poursuivre l’exploration entamée avec Nadja : celle de l’inconscient. D’où l’apparition de Freud dans ce deuxième récit de la tétralogie. C’est que la psychanalyse présente cet intérêt, qui n’est pas moindre, de donner à la science une vitrine poétique, ce qui, à l’évidence, ne pouvait pas manquer d’interpeller Breton. Par ailleurs on peut noter, dans ce récit morcelé, que le poète n’a pas perdu son goût de la déambulation dans Paris, et qu’il n’hésite pas, restant dans cette dérision involontaire où l’avait quelquefois plongé Nadja, à accompagner, par exemple, une amie de rencontre dans une boutique en quête de cornichons (le ridicule, depuis longtemps, ne tue plus). Livre qui s’achève, du reste, la page de dérision tournée, par une magnifique et inégalable description d’une aurore parisienne.

Aussi décousu que les deux précédents livres, L’amour fou balance entre essai et roman, mêlant expériences personnelles, récits de rêves et réflexions tout en gardant une même idée conductrice : la rencontre amoureuse (ce qu’elle doit au hasard), l’importance du désir dans l’amour – cet amour magnifié qui, pour devenir amour fou, doit unir les cœurs et les corps. Dans sa manière d’aller au plus loin dans l’imaginaire, dans sa façon de traquer la « beauté convulsive » et à méditer sur elle, Breton garde une sorte de fraîcheur adolescente. Ainsi nous encourage t-il à laisser ouvertes toutes les issues d’une existence vouée aux surprises et à l’imprévu, à toutes ces étrangetés qui donnent du piquant à nos vies, quant elles n’en modifient pas le parcours. Mêlant méditation, autobiographie et poésie, L’amour fou se présente comme une ode à la femme – la femme qui, seule, peut conduire l’homme à la difficile harmonie avec l’univers.

A l’origine d’Arcane 17, il y a la rencontre de Breton et d’Elisa dans un restaurant français de New-York (fin 1943), alors que le poète marine dans sa dépression depuis que sa femme Jacqueline l’a quitté pour un jeune peintre américain. Cet ouvrage couronne, par la diversité des domaines qu’il aborde, les trois récits qui précèdent. Car, certes, si demeure au centre du texte la femme aimée (à qui Breton ne manque pas d’adresser des déclarations), davantage encore que dans ses textes passés le récit s’étoile de philosophie (méditations), de poésie (l’imaginaire), de descriptions (paysages), de politique (de quoi seront faits les lendemains) et d’ésotérisme (cet ésotérisme qui offre de nouveaux modes de correspondances et permet d’approcher une réalité autre que la réalité ordinaire). Comment résister, enfin, au charme, à la séduction de cette recette de la jeunesse éternelle, que nous livre Breton pour clore son récit : « C’est la révolte même, la révolte seule qui est créatrice de lumière. Et cette lumière ne peut se connaître que trois voies : la poésie, la liberté et l’amour qui doivent inspirer le même zèle et converger, à en faire la coupe même de la jeunesse éternelle, sur le point moins découvert et le plus illuminable du cœur humain. »

7 Comments

  1. sylvain fourcassié
    sylvain fourcassié 13 mars 2017 at 13 h 44 min . Reply

    C’est dans la 56è rue que Breton rencontre Elisa, qui vient de perdre tragiquement sa fille. En se mariant avec elle à Reno, il fait la découverte de Charles Fourier, dont il lit les oeuvres complètes acquises récemment à NYC, dans le jardin de l’hôtel. J’éprouve un grand plaisir à imaginer cet homme du surgissement remplissant de papiers froissés sa corbeille, avant que de parvenir enfin au produit fini, l’anagramme du Catalan honni : « Avida dollars ».

  2. Pierre C.
    Pierre C. 14 mars 2017 at 19 h 34 min . Reply

    Cher Raymond, merci de cette déambulation synthétique sur les chemins de la galaxie « Bretonienne », puisque je connais fort peu son œuvre.

    Seuls quelques échos sur l’homme sont arrivés jusqu’à moi par l’entremise de témoignages lus ou écoutés d’Henri Cartier-Bresson, de Julien Gracq, de Marcel Duchamp ou encore de Pieyre de Mandiargues, relatifs au pape du Surréalisme – fonction qui, comme ses pairs de l’Église, lui confèrait le privilège d’ordonner des mises à l’index fameuses…

    Louis Ferdinand Céline a écrit, dans le « Voyage au bout de la nuit » – « l’amour c’est l’infini mis à la portée des caniches » – j’ai toujours pensé que cette saillie était d’un « surréalisme shakespearien » – mélange d’amour, de tragédie et de drôlerie.

  3. Bernard Castagnet
    Bernard Castagnet 20 mars 2017 at 13 h 07 min . Reply

    Nadja bien-sûr… mais je retiens surtout les textes regroupés dans Les manifestes du surréalisme ou dans La clé des champs. Leur style y témoigne de la pensée particulièrement rigoureuse et de l’intransigeance dans ses principes de son auteur. J’ai encore en mémoire les multiples images qui émaillent les pages sur « le merveilleux » ou celles inspirées par un simple cailloux ramassé dans le Lot. Je suis bien-sûr sensible au fait qu’ André Breton était athée, membre d’un groupe de Libres Penseurs et surtout antireligieux affirmé. Coécrire et signer le texte « A la niche les glapisseurs de dieu ! » comme il l’a fait lui vaudrait certainement de nos jours le curieux qualificatif de raciste …

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