De l’acédie dans les allées de la Toussaint

                                                       pour X…, neurasthénique.

C’est un homme seul, sur le seuil, qui se parle et ditLe tendre et frêle bras se fait frileux et tressaille sous ta main glacée ; dans le ciel jadis délavé se lève un voile de brume, austérité du nouveau jour, et de grosses gouttes de pluie grise cognent contre le lourd volet que l’on ferme sur un monde qui n’est plus le tien, grains de chapelet que l’on égrène dans la sérénité résignée du soir, alors que l’on fixe, hypnotisé, les bûches qui flambent dans l’âtre.

Voici venu le temps des cieux d’orage, du bâton qui assure mal le pas, sur le chemin pierreux ; tu t’avances vers les sombres lisières et les rives grises ; il n’y a plus que le brouillard dans tes vallées, et tes yeux se fatiguent dans les ténèbres. Tu es semblable à la bête blessée qui s’accommode comme elle peut de sa solitude.

Entends-tu ? L’horloge sonne des coups qui te somment ; tu es pris comme l’araignée dans sa toile ; tu es un naufragé âgé, condamné ; ta coque va se briser sur les rochers. Entends-tu le requiem dans la tempête qui s’annonce ? Ces coups, ce requiem comme des éclats de colère. Regarde-toi. Désarmé, tu es désarmé. La rumeur jadis lointaine se rapproche, et avec elle le flot, l’écume, la haute vague, son fracas.

Sois lucide. Tu ne peux plus, désormais, prétendre aux clairières où l’on court, aux forêts de châtaigniers où l’on promène, au genêt, à la fougère, à l’herbe fraîche que les corps adolescents froissent et chahutent, aux lumières blanches, à tes azurs méditerranéens. Ton seul avenir : tes étangs désormais asséchés, le terrain marécageux et les livres de sagesse où tes chers Stoïciens t’apprennent que mourir n’est rien, sinon chose naturelle, que l’on ne perd rien de soi, jamais, même lorsque l’on a complètement disparu de la surface de la terre.

Et voilà que tu te surprends soudain à sourire : car la tombe, ici, dans l’allée de la Toussaint, si elle est indéniablement à venir, n’est pas. Pas encore. Le sursis, disait l’autre.

Aujourd’hui, tu es là pour saluer tes morts.

Dont acte.

5 Comments

  1. Pierre C.
    Pierre C. 7 novembre 2017 at 20 h 25 min . Reply

    Voici une méditation touchant aux confins de la vie, elle se fait grave et pathétique comme celui d’un ciel d’hiver, livide et froid – qui m’a, je dois l’avouer, un peu glacée le sang; par réaction, in petto, une réflexion s’est imposée : quand l’horizon devient si sombre que la lumière ne trouve plus son chemin, rentrons profondément en nous, écoutons notre coeur – seul organe que ne peuvent affecter les affres du temps et de la vieillesse, ses ressources sont inépuisables et salutaires – pour en bénéficier, il y faut prêter une oreille fine et attentive.
    (parfois je me surprends à parler sur un ton d’ecclésiastique, mais qui serait agnostique, non ?)

    Alors, prions que le ciel nous tienne en joie, jusqu’au bord de l’abîme !

    Pierre.

  2. Raymond Espinose
    Raymond Espinose 9 novembre 2017 at 10 h 45 min . Reply

    J.-K. Huysmans aussi, mon très cher Pierre, s’exprimait parfois comme un ecclésiastique (En route, La cathédrale, L’oblat) et, ma foi (sic), on était dans les hauteurs (re-sic) et en même temps, bien sûr, près du Ciel. Le premier de ces trois volumes est édité en Folio-Classique et le second « sort » dans cette même collection ces jours-ci.

    Pour ce qui me concerne, si je parviens à faire « glacer le sang » par mon écriture, ce n’est pas si mal.
    Tiens, j’ai un inédit de Félicien Marceau sur le style, un texte manuscrit qu’il me faut déchiffrer à la loupe :
     » (…) C’est bien simple, je pense que le style, c’est tout, étant entendu que le style, ce n’est pas seulement la manière d’écrire et qu’il est moins encore je ne sais quel ornement surajouté, étant entendu que le style c’est cette traduction elle-même, la vision du romancier et sa projection ou, comme l’a défini Proust « la révélation de l’univers particulier que chacun de nous voit et que ne voient pas les autres » ; étant entendu, comme l’exprimait déjà Buffon, que « le style, c’est l’homme », ou, comme l’a dit plus près de nous Jean-Paul Sartre, que « la technique d’un romancier renvoie toujours à une métaphysique ». Dans ce sens-là, le fond et la forme sont si étroitement liés qu’il est vain de les distinguer. Un « fond » mal exprimé, c’est quelque chose qui reste en deçà de l’existence, qui n’est rien et, de même, bien écrire sur rien, ce n’est pas bien écrire, cela reste rien aussi. »

    Quant au personnage du billet qui se trouve « seul et sur le seuil » (« De l’acédie… »), je suis certain qu’il dispose en sa citadelle intérieure de toutes les ressources qui lui permettront de retrouver confiance en la vie.

  3. Pierre C.
    Pierre C. 11 novembre 2017 at 23 h 59 min . Reply

    Je reviens vers ton commentaire – cher Raymond, et plus précisément sur les propos concernant le style, forts instructifs au demeurant – à la faveur de cette réflexion de Maurice Blanchot que j’ai relevée en regardant l’émission « Un siècle d’écrivain »:
    « Le propre du roman c’est d’avoir pour forme son fond même » et que Victor Hugo avait quant à lui exprimé de la façon suivante: « La forme, c’est le fond qui remonte à la surface ».

  4. Raymond Espinose
    Raymond Espinose 12 novembre 2017 at 21 h 45 min . Reply

    Excellentes, les deux citations (Blanchot et Hugo).
    Elles vont dans un même sens.
    Le même que celui que développe Marceau dans son manuscrit autographe.

  5. Françoise B.
    Françoise B. 14 novembre 2017 at 23 h 07 min . Reply

    Belle prose élégiaque, languissante et hypnotique ; on s’abandonnerait facilement à cette romantique tentation d’acédie (elle glace effectivement les sangs, un peu trop même). Il y a certes les « plus jamais » mais les sages apprennent les « encore » et les « toujours ». Alors revient, lors de la rituelle salutation dans ce lieu voué aux morts, le sourire incongru et presque impertinent de celui qui aime la vie (le sourire de Raymond Espinose).

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