85. — De l’amour fou

Les spécialistes du Tout-en-tout, prêts à nous expliquer le fonctionnement des états les plus divers, le prétendent : pas plus névrotique que le véritable amour qui unit deux êtres, amour qui va les conduire, sous une forme ou sous une autre à vivre ensemble pour le pire davantage que pour meilleur. Pour ces docteurs ès vie conjugale, rien ne vaut, pour vivre en harmonie et dans un juste équilibre, le couple « arrangé », comme cela se faisait jadis dans les campagnes et comme cela se fait encore dans ce que l’on appelle communément « les grandes familles ». Tout cela se discute, évidemment, notamment chez les êtres pour qui n’existe, et on les comprend, qu’un amour digne de ce nom : l’amour-fou.

L’amour fou naît le plus souvent d’un coup de foudre. Entre l’autre et moi, « ça parle » immédiatement. Mieux : cet autre, dont j’ai du mal à détacher mon regard, il me semble le connaître de toute éternité. Son visage m’est comme familier et, indéniablement, il a des choses à me dire ; une communion d’âme s’établit et la rapidité de cette communion ne laisse pas de surprendre. Comment pareille affinité, inscrite dans l’immédiateté, est-elle possible ? Les débuts de l’amour- fou sont toujours mystérieux. Dès sa naissance, il échappe à la raison.

Mais c’est tout aussi rapidement que son caractère passionné, excessif va me conduire à une folie certaine. Folie qui possède ses degrés, bien sûr. Folie douce qui m’installe dans une extase bienheureuse ou folie dangereuse qui va me faire côtoyer les abîmes. Car pour l’être aimé, voilà que je suis prêt à tout. A tout abandonner de ma vie présente. A tout solder de ce que fut ma vie passée. Et que dire des kilomètres qui pourraient éventuellement m’éloigner d’elle ! Ils ne comptent pas, ils ne sont rien car dans cette forme de passion exacerbée les obstacles n’existent pas.

Mais ce qui caractérise surtout l’amour-fou, c’est sa substance. Car tout ce que je vis avec l’aimée prend une épaisseur singulière ; tout ce que je partage avec elle est magnifié et devient précieux. Nos instants de « solitude à deux » relèvent d’une dimension particulière et même disons-le : lointaine, en ceci que personne ne peut nous y rejoindre. Même les gestes les plus anodins participent de l’exceptionnel. Autre singularité, notre rayonnement est tel que le monde semble tourner autour de nous. Le regard des autres, relations, amis, qui se pose sur nous semble changé. C’est comme si l’entourage percevait en nous une charge émotionnelle tellement forte qu’elle l’aveugle.

Fou, oui, cet amour l’est. De ne devoir rien à personne, de n’être ressemblant à rien d’autre, de s’auto-suffire enfin. Amour-fou : quintessence de la passion, constante épiphanie.

7 Comments

  1. Bérangère Bonnaventure
    Bérangère Bonnaventure 10 avril 2018 at 11 h 05 min . Reply

    L’amour-fou, c’est un voyage sans bagages.

    Bérangère B.

  2. Caro
    Caro 10 avril 2018 at 23 h 36 min . Reply

    Les kilomètres, ça, pour sûr, on a connu…

  3. Bénédicte Salvat-Carrère
    Bénédicte Salvat-Carrère 11 avril 2018 at 20 h 35 min . Reply

    A lui seul ce billet sur l’amour-fou justifie ton blog.
    Tu peux le fermer maintenant…

    B

  4. Maryam Vichensky
    Maryam Vichensky 11 avril 2018 at 20 h 45 min . Reply

    L’amour fou, c’est un horizon infini troué d’étoiles.

    M.V.

  5. Aube L.
    Aube L. 12 avril 2018 at 16 h 49 min . Reply

    Ephémère amour-fou.
    Que de souvenirs sourdent de ce texte !
    C’est terrible. Terrible…

  6. Marianne V.
    Marianne V. 12 avril 2018 at 21 h 27 min . Reply

    Amour fou,
    immersion temporaire dans l’éther,
    flottement dans la lumière subtile
    de l’être profond.
    Hauteur et profondeur
    en un même mouvement.

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