De l’anarchisme dit « de droite » (2)

Contemporanéité. – La liste des écrivains anarcho-droitistes du XXe siècle est beaucoup plus facile à établir. Outre la place particulière qu’il faudrait, peut-être, accorder aux écrivains de pure filiation monarchiste tels Léon Daudet et Jacques Perret, citons entre autres : Jean Anouilh, Marcel Aymé, Georges Bernanos, Louis-Ferdinant Céline, Paul Léautaud, et les « Hussards » Michel Déon, Jacques Laurent et Roger Nimier. D’autres auteurs peuvent être annexés plus ou moins heureusement à ce registre : Georges Darien, par exemple (Le Voleur, La belle France), Pascal Jardin (La guerre à neuf ans, Guerre après guerre), Félicien Marceau (L’oeuf, Le corps de mon ennemi) ou l’écrivain allemand Ernst Jünger (Le Travailleur, Traité du Rebelle). Enfin, chez chez les femmes, Geneviève Dormann n’aurait certainement pas désavoué son appartenance à la famille anarcho-droitiste.

Quant à savoir s’il convient d’intégrer ou non à ce mouvement les auteurs de romans dits « noirs » tels que Auguste Le Breton, Albert Simonin, José Giovanni, Raf Vallet et A.D.G, la question se pose-t-elle vraiment ? Une lecture attentive de leur production atteste qu’ils font bel et bien partie de cette famille de pensée. De même qu’il semble inutile de se demander si l’oeuvre dialoguée, romanesque et pamphlétaire d’un Michel Audiard ou d’un Alphonse Boudard relève davantage de l’anarcho-populisme que de l’anarcho-droitisme, les apparentements autour de valeurs communes et des dénonciations identiques élargissent et enrichissent plus qu’il ne le scinde, un mouvement constitué, comme c’est souvent le cas en la matière, d’un agrégat de courants hétérogènes, de tendances diverses, de franges diffuses.

L’étiquette « anarchisme de droite », d’ailleurs, rend-elle parfaitement (ou plutôt fidèlement), la réalité idéologique qu’elle recouvre ? Si l’on considère que l’anarchisme (du grec anarkhia, qui signifie absence de commandement) se caractérise par le refus de tout pouvoir, de toute autorité, et la revendication de la liberté absolue dans ses manifestations même les plus spontanées, la première partie de l’expression (« anarchisme ») s’exclut d’elle même. Car une large partie de ces écrivains garde la nostalgie d’un pouvoir fort, autoritaire (voire autocratique), hautement moralisé et patriotique, qui aurait parfaitement réussi sa réalisation d’une société d’ordre fondée sur la hiérarchie. Donc les références à Stirner, Proudhon, Bakounine et Kropotkine, fondateurs de la pensée anarchiste pure n’ont aucun sens ici – et l’échec de l’expérience du « Cercle Proudhon », constitué de dissidents d’Action Française et d’anarcho-syndicalistes, ne fait que confirmer, si cela se révélait nécessaire, l’antinomie entre anarchisme originel et anarchisme dit « de droite ». Seul Stirner, peut-être, dans l’expression d’un individualisme exacerbé et dans l’exaltation d’un moi tout puissant, pourrait être (et en partie seulement) annexé par ces écrivains de la droite anarchiste.

En fait, s’il y a effectivement, dans ce mouvement d’idées, « anarchisme », c’est par la revendication de l’initiative individuelle, par un certain esprit de révolte et par le rejet de la Gauche comme de la Droite. Du coup, la deuxième partie de l’expression (« de droite ») ne peut satisfaire non plus. De même qu’un anarchisme ne peut être dit « de gauche », il ne peut être dit « de droite » : il « est », tout simplement. Si, cependant, cette appellation a été conservée avec le succès que l’on sait, c’est parce qu’elle reflète tout de même une certaine réalité : l’anarchiste de droite, en fait, n’a jamais cessé de loucher vers une Droite dont il est lui-même bien souvent issu, qui l’a trop souvent déçu parce que trop molle, pas assez exigeante, en fait trop bourgeoise.

Alors, sans doute faut-il s’essayer à d’autres appellations. Outre celle d’anarcho-droitisme (peu heureuse, reconnaissons-le), citons en vrac : droite anarchiste (?!), anarchisme aristocratique ou aristocratisme libertaire… Mais aucune ne convient vraiment, toutes recouvrant de nouvelles notions qui nous éloignent de ce qu’il est convenu d’appeler « l’anarchisme de droite ». D’autant que tout se complique encore lorsque, à un anarchisme de droite « aristocratique » se mêle un anarchisme de droite « populiste ». Mais après tout, peu importe l’étiquette ; elle existe, elle a fait ses preuves, gardons-là telle quelle. Car l’essentiel demeure : ce qu’elle recouvre véritablement. Et il se trouve que les caractères idéologiques de l’anarchisme de droite sont assez clairement identifiables. On peut les scinder en deux groupes : les caractères dominants (primordiaux, essentiels) et les caractères secondaires.

2 Comments

  1. Dominique de Saintonge
    Dominique de Saintonge 20 septembre 2017 at 9 h 12 min . Reply

     » Les romanciers qu’on appelle  »les hussards  » ne sont que les lanciers du ressentiment bourgeois « .
    J’ai écrit ça dans Immédiatement.
    De Là-Haut, d’Ailleurs, toujours,
    D. d. R.

  2. Roger Miné
    Roger Miné 20 septembre 2017 at 9 h 37 min . Reply

    Dans Le Grand d’Espagne, mon presque homonyme écrit :
     » C’est alors que Georges Bernanos sera tout à fait scandaleux. Il annoncera plusieurs vérités désagréables.  »
    C’est toujours comme ça, avec les anars de droite : désagréables comme pas possible.

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