De l’anarchisme dit « de droite » (3)

Caractéristiques. – Les caractères dominants de l’anarchisme de droite, François Richard les a mis en perspective dans les deux ouvrages qu’il a consacrés au sujet. Nous trouvons tout d’abord le rejet de la démocratie républicaine, jugée « illégitime, instable et corrompue » et, dans le même ordre d’idée, le rejet des idéaux de 89, irréalisables dans les faits. Nous trouvons ensuite la condamnation de l’intellectuel en général, qui souffre du « mal du réel », et de l’intellectuel de gauche en particulier, qui possède un sens excessif de l’égalitarisme, c’est à dire de l’uniformisation.

Dans un autre ordre idée, on note chez les anarchistes de droite une revendication orgueilleuse d’un moi hautain, supérieur, et un certain esprit de révolte – devenu devoir – contre tout pouvoir qui laisse trop peu de place à l’initiative personnelle et dont la tendance à vouloir trop « assister » l’individu est fortement nocive. Nous trouvons enfin l’aristocratisme (c’est toujours l’élite, pense l’anarchiste de droite, qui fait progresser le monde et avancer le troupeau) et la soif inextinguible d’un absolu jusqu’à présent toujours vaincu par le relatif, mais qui doit déboucher sur un absolu « humain ».

Les caractères secondaires de l’anarcho-droitisme sont plus particulièrement mis en relief par Pascal Ory dans un ouvrage dont toute ironie n’est pas absente. En fait, nous dit l’auteur, si l’anarchiste de droite prend pour cible l’intellectuel, c’est qu’il est le plus souvent un autodidacte qui a du mal à assumer son handicap culturel. Au demeurant, celui qui se définit volontiers comme passéiste, qui hait la modernité, ne peut que vouloir en découdre avec une intelligentsia qui, bien souvent, représente, avec raison ou pas, une avant-garde. En fait, l’anarchiste de droite serait un déclassé.

De plus, si cet élitiste pratique la morale du mépris (Bloy, Bernanos), c’est qu’il n’est qu’un féodal égaré en démocratie, un médiéval qui s’est trompé d’époque (sa référence est le XIIIe siècle). Aussi est-il obsédé par la décadence. Pessimiste notoire, il pense que tout s’aggrave, et les maux du temps qui redoublent sont autant de signes de la déliquescence générale. Blessé et blasé, il donne dans le moralisme et la dérision (Audiard) : en réalité, l’anarchiste de droite serait un désespéré.

On peut constater ensuite que l’anarcho-droitiste fait plus facilement montre de haine envers le bourgeois plutôt qu’il ne dénonce et fustige le grand Capital. C’est qu’il reproche plus ou moins consciemment au bourgeois de ne pas se comporter en aristocrate. Lui-même, d’ailleurs, se comporte en « snob du populo » qui sait adopter, lorsqu’il le faut, le ton de voix populiste – l’ambiguïté résidant dans le fait qu’il parle du « petit » avec le mépris qui sied au « gros ». En fait, l’anarchiste de droite méprise la masse, chez qui il déplore « la connerie » (« Quand on mettra les cons sur orbite... », « Les cons ça ose tout... ») et son net penchant à se laisser manipuler (la figure du Cave). Si, lui, cultive la notion de « clan », c’est qu’il croit en une race des seigneurs tout en la sachant irrémédiablement enfoncée dans le plus lointain passé. Aussi est-il désenchanté.

Plus pittoresque : le rejet de la Résistance et de la Libération. On le trouve chez Marcel Aymé, bien sûr (Uranus) comme dans le théâtre d’Anouilh, mais aussi chez Audiard (La nuit, le jour et toutes les autres nuits) ; les anarchistes de droite, en effet, sont experts dans l’art de montrer que la Résistance n’était constituée, outre les fuyards du STO, que d’un ramassis d’individus douteux, la Libération de Paris (août 44) qu’une suite d’actes de lâchetés, d’abominations et d’horreurs (délations, lynchages).

Reste à évoquer les rapports (pour le moins tendus) de l’anarchiste de droite à la religion ou, plus exactement, à l’Eglise catholique. Certes, la soif d’absolu qui habite ces écrivains les conduit généralement à « croire ». Il n’empêche que l’une des cibles occasionnelles (au même titre que la famille ou la classe politique) sera l’Institution catholique. Et les raisons sont multiples. D’abord, constatant la baisse de son influence et l’effacement progressif de la foi, l’Eglise s’est mise à faire le trottoir, pensant ainsi retrouver un peu de son prestige. Perdant son statut de Grande Dame honorable, la voici devenue péripatéticienne. L’homme n’a plus à aller vers le sacré (et d’ailleurs qu’en ferait l’homme moderne?), c’est le sacré qui s’abaisse jusqu’à lui, et ceci sous les formes les plus suspectes : les guitares électriques pour accompagner l’office, le prêtre ouvrier en col roulé ou Mao, la messe en français, etc. Ensuite, l’Eglise, en devenant establishment à part entière, avec ses notables, ses hommes d’affaires, ses banquiers, etc., s’est assimilée aux puissances du siècle, devenant l’une d’entre elles, et, trop souvent, servant ses consoeurs – pas toujours honorablement. A tel point que ces nouveaux fonctionnaires que sont devenus les prêtres, en oubliant trop souvent leur fonction première qui est d’évangéliser les brebis, se sont mis au service de « la canaille ». Ainsi se constitue un certain anticléricalisme (pas vraiment « radical » cependant, ni anarchiste) chez ces êtres profondément religieux (à des degrés différents bien sûr).

La devise de l’anarchiste est « Ni Dieu ni maître » (Louis-Auguste Blanqui) ; la devise de l’anarchiste dit « de droite » pourrait bien être : « Ni dieux, ni maîtres sauf les miens » ou, variante : « Pour Dieu et les Maîtres ».

2 Comments

  1. Arnaud B
    Arnaud B 12 septembre 2017 at 16 h 58 min . Reply

    Toujours très clair et précis, et parfaitement pédagogique.

  2. André Dedet
    André Dedet 12 septembre 2017 at 22 h 07 min . Reply

    A propos des « Hussards », que l’on classe, en effet, dans la famille des « anarchistes de droite », il est d’usage de leur attribuer Chardonne et Morand comme figures tutélaires.

    Je suis, pour ma part insensible au « style » de Chardonne-Boutelleau qui a étouffé, je le crois Nimier et grugé l’alcoolique et belge Stock.

    Comme je te l’ai dit dans mon commentaire sur Distances, Chardonne était convaincu d’être l’écrivain du demi siècle, mais que le pauvre Nimier l’ait côtoyé s’est révélé une catastrophe.

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