De l’anarchisme dit « de droite » (1)

Aux origines. – On pourrait, à y bien regarder, situer l’anarchisme dit « de droite » (aussi nommé aristocratisme-libertaire ou anarcho-droitisme) dans la deuxième moitié du XVIe siècle, au cours de laquelle des écrivains tels que Jean Bodin (La République, 1576), Blaise de Monluc (Commentaires, 1592), ou Béroalde de Belleville (Le Moyen de parvenir, 1610-1620), dans leur tentative pour ordonner l’Histoire, dénoncent les fausses valeurs et tentent d’en faire surgir de nouvelles. Mais c’est, au siècle suivant, dans le courant libertin de la période baroque (première moitié du siècle) que l’on trouve trace plus nette de cette singulière lignée qui aspire à une vie « divine » (entendons : hédoniste), dégagée de tout frein moral mais respectueuse de certaines valeurs essentielles (honneur, intégrité), attitude qui ne peut être pratiquée, dans sa complexité même, que par une élite aristocratique.

Jacques des Barreaux illustre assez bien ces hautes figures du mouvement libertin – et déjà libertaire par ses attaques contre l’ordre établi, son indépendance d’esprit, sa critique de la religion –, lui qui écrivait dans son célèbre « Sonnet » : « S’étudier bien plus à jouir qu’à connaître ; / Pour son repos n’avoir ni maîtresse ni maître, / Ne voir que par rencontre ou la cour ou le Roi, / Ne savoir point mentir mais bien garder sa foi. » Autre figure de cette première moitié du XVIIe, Cyrano de Bergerac en qui, parce qu’il dénonce les impostures politiques et religieuses (dans son Histoire comique des Etats notamment) et les hypocrisies morales tout en exaltant le libertinage savant et téméraire, on peut voir également un lointain ancêtre des aristocrates-libertaires.

Bien que la tradition libertine se poursuive tout au long du XVIIIe avec des auteurs tels que Crébillon, Laclos, Marivaux et Sade, il semble que la revendication purement sociale et politique à caractère « anarchisant » se dilue dans les prémices puis les miasmes et les convulsions de la Révolution française, se confondant avec la revendication républicaine. De plus, la pureté des intentions dénonciatrices fait ici souvent défaut et l’intégrité morale manque.

C’est ainsi que Claude Prosper Jolyot de Crébillon caricature, certes, avec acidité, un Cardinal connu (Dubas) et nomme Dieu « le Grand Singe », mais, après un mariage bourgeois, il devient censeur royal vingt années durant. C’est ainsi, encore, que Pierre Choderlos de Laclos portraiture en Valmont un libertin de la belle espèce, mais le capitaine artilleur assoiffé de liberté(s) joue un rôle actif lors de la Révolution française auprès des Jacobins avant de se retrouver intégré dans l’armée bonapartiste. Quant à Marivaux, si ses deux fictions autobiographiques (La vie de Marianne, Le Paysan parvenu) sont empreintes d’un revendication aristocratique certaine (Marianne) et d’un cynisme gai (Jacob), elles ne peuvent faire oublier l’écrivain reconnu, institutionnalisé, que son succès a confortablement assis dans la société de son temps (il est préféré à Voltaire lors de l’élection de 1742 à l’Académie française)… Pour ce qui concerne Beaumarchais, qu’on pourrait être tenté, par la critique qu’il porte aux mœurs de son temps et sa dénonciation ouverte des privilèges, d’annexer à la grande famille, son obsession de la réussite et de l’argent, son goût prononcé pour l’affairisme font qu’il s’en écarte de lui-même. Seul le marquis de Sade, peut-être, par sa révolte profonde et la dimension politique avouée donnée à ses écrits (Philosophie dans le boudoir) fait figure d’anarchiste-aristocrate.

C’est dans la première moitié du XIXe que la pensée anarcho-aristocratique fait véritablement son apparition avec ces écrivains nés au début du siècle tels que Barbey d’Aurevilly (1808-1889) et le comte Arthur de Gobineau (1816-1882). Le premier, dandy aristocrate un peu hautain, dénonce le matérialisme de son époque et les fausses mysticités ; le second, diplomate pessimiste, exalte l’énergie et le raffinement d’une élite glorieuse seule capable de maintenir à flot les valeurs aristocratiques. Ainsi peut-on voir dans les fameux « fils de rois » portraiturés dans Les Pléiades, une sorte de stéréotype de l’aristocrate-libertaire de cette période.

Parmi les écrivains nés au milieu du siècle, citons le journaliste et homme politique Edouard Drumont (1884-1917), qui fonda le journal La Libre Parole, et dont le rôle qu’il joua dans l’affaire Dreyfus est bien connu ; par ses opinions antisémites, il s’oppose à un autre anarchiste de droite, Léon Bloy (1846-1917), cet imprécateur insatiable épris d’absolu, qui fustigea les fausses valeurs de son temps et se réfugia dans un catholicisme exalté.

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