De l’attitude intérieure du pataphysicien

Une idée-force, celle d’émancipation. — « Il y a toujours à se libérer de quelque chose », enseignait à ses élèves, lorsqu’il était professeur, l’un des fondateurs du Collège de ‘Pataphysique, Emmanuel Peillet. L’émancipation comme principe de vie. Accéder à toujours davantage d’indépendance. Il y a là, incontestablement, de quoi attirer un jeune esprit épris de liberté. Les fils et, plus tard, les petits-fils du Bison (Boris V.), ne s’y trompèrent pas, qui, une fois la leçon enregistrée, en un même élan sollicitèrent une inscription au Collège.

Le principe d’équivalence. — Vu d’une certaine hauteur, tout se ressemble, tout se vaut et s’équivaut, nous enseigne Julien Torma : une page de Victor Hugo vaut une page de Raymond Queneau, un mur tagué vaut une toile de Picasso. Quel autre principe, aussi bien que celui-là, peut nous permettre de nous promener avec la plus grande aisance dans l’oeuvre d’auteurs que, par exemple, l’idéologie ou le dogme auront emprisonnée (empoisonnée) ? D’ailleurs, le pataphysicien n’accorde d’importance à aucune valeur ; il ne cautionne ni n’en dénonce aucune, pas même (surtout pas) la valeur morale. Il constate, tout simplement.

Le pataphysicien est imperturbable. — La vie étant absurde, la prendre au sérieux serait ridicule. Aussi, c’est d’un oeil égal que le pataphysicien regarde ceci et cela. Tous les univers se ressemblent : pourquoi en privilégier un ? Et l’histoire est un éternel recommencement : contribuer, par une adhésion, à grossir les rangs d’un parti, participer à tel ou tel mouvement est dérisoire, voué par avance à l’échec car « tout est égal, tout est toujours la même chose ».

Se vivre comme une exception. — « N’illustrer d’autre loi que la sienne », c’est l’attitude-type du pataphysicien, précise Robert Shattuck dans l’un des textes de référence du Collège. Voilà qui ne peut que séduire l’individu qui a érigé l’indépendance en principe de vie. Mais, est-on en droit de penser, comment est-ce envisageable dans la mesure où tout s’équivaut et où tout se ressemble ? C’est que le pataphysicien, en son imperturbabilité même, peut incarner sa singularité. Il deviendra, alors, spectateur de lui-même.

Pour toutes ces raisons et d’autres encore, l’attitude intérieure du pataphysicien présente un intérêt certain pour celui qui a fixé son regard, une fois pour toutes, sur l’horizon, toujours dépassable, de sa propre liberté.

6 Comments

  1. Sylvain Fourcassie
    Sylvain Fourcassie 22 octobre 2016 at 21 h 16 min . Reply

    C’est une excellente initiation pour les néophytes. De mon temps, il y avait aussi le n° Zéro des subsidia pataphysica, qui servait d’utile escabeau. Dommage que la plupart des ‘pataphysiciens soient morts ; enfin, ceux qui comptaient. Pour l’imperturbabilité, j’ai appris sur le tard que Jean Dubuffet avait débiné le Collège (dans « Asphyxiante culture) après que sa candidature à la magistrature suprême avait été refusée. Les productions du Collège se sont essouflées dans les années soixante, hélas ! quant au Collège d’aujourd’hui, j’en suis totalement éloigné. il s’agit d’autre chose, à présent.

  2. Milie von Bariter
    Milie von Bariter 25 octobre 2016 at 12 h 46 min . Reply

    Les passerelles entre anarchisme et ‘Pataphysique existent de longue histoire, et j’en ai moi-même parfois emprunté. Il existe cependant aussi des points fort divergents, ne serait-ce que le scrupuleux respect de la hiérarchie sociale et administrative du Collège, qui est une attitude assez peu libertaire, me semble-t-il. Je crois parfois deviner chez certains membres du Collège que cette obéissance aveugle est davantage une attitude extérieure qu’intérieure, mais sans doute pas chez tous.
    En bref, je voulais vous remercier pour les questionnements que votre billet a suscités en moi.

    (Et pour répondre à Sylvain Fourcassie, le n°0 des Subsidia est toujours l’escabeau fidèlement fourni par le Collège aux nouveaux membres. Et même si vous avez perçu quelques essoufflements passagers il y a 50 ans, le Collège est pourtant bien le même et toujours vivace aujourd’hui.)

  3. Sylvain Fourcassie
    Sylvain Fourcassie 25 octobre 2016 at 14 h 58 min . Reply

    Je constate en tout cas avec un grand contentement que l’Administration est à la veille.

  4. Tania Lorandi
    Tania Lorandi 25 octobre 2016 at 16 h 54 min . Reply

    De l’attitude à l’aptitude: un thé à happer dans l’intervalle de l’imPerturbabiliTé. Ha hamitiés cher Raymond

  5. Pierre C.
    Pierre C. 25 octobre 2016 at 17 h 57 min . Reply

    Cher Raymond, la lecture de ce billet a eu le don de stimuler ma réflexion et réveiller chez moi un vague et lointain souvenir lié à un livre que jadis j’avais feuilleté très distraitement; ce livre – tu le supputes peut-être déjà – dont je veux parler est « Gestes et opinions du docteur Faustroll, pataphysicien » d’Alfred Jarry.
    Je ne te ferais pas l’offense de savoir si tu le connais; demande-t-on à un catholique s’il a entendu parler de la Bible !

    Oh ! Imperturbable pataphysicien,
    Vivant et dormant telle une exception émancipée,
    Au pays du principe d’équivalence.

    Donc, merci pour ce billet; il me donne la furieuse envie de marcher à nouveau sur les pas parisiens du docteur Faustroll et de son domestique Bosse-de-Nage.

  6. Raymond ESpinose
    Raymond ESpinose 25 octobre 2016 at 23 h 02 min . Reply

    Sais-tu, mon cher Pierre, que nous disposons au Collège de ‘Pataphysique d’un Faustroll « commenté ». Eh oui, une référence, une explication, un éclaircissement, un complément d’information à chaque phrase, quasi (j’exagère à peine), tant « la bible » est riche en significations.

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