De l’étiquette

Il est bon de rejeter, par principe, étiquettes et catégories. Elles enferment et limitent. Mais il est en même temps raisonnable d’admettre que, parfois, elles sont d’une grande utilité pratique. A la condition, toutefois, que celui qui les utilise soit précis, qu’il introduise en quelque sorte la nuance là où, presque par définition, elle en est absente. Deux exemples suffiront.

La distinction comédien / acteur, par exemple, suppose que l’on ne se contente pas, comme le fait depuis toujours une « légende du cinéma français » (comme on dit), de cette approximation : le comédien a suivi les cours dans une école de théâtre, l’acteur est arrivé dans le métier par hasard et l’a appris si l’on peut dire « sur le tas » ; suppose que l’on ne se contente pas, non plus, de déclarer que le mot comédien s’applique à l’interprète d’une pièce de théâtre, le mot d’acteur à l’interprète d’un film. Evidemment, les choses sont plus complexes. En fait, l’acteur est celui qui reste lui-même en interprétant un rôle, voire écrase ce rôle sous le poids de sa personnalité ; le comédien, lui, a posé devant lui le costume du personnage à interpréter et, s’oubliant pour se mettre au service d’un texte, va tenter avec humilité de l’endosser pour se rapprocher au mieux de ce qu’a souhaité l’auteur. On trouve acteurs et comédiens aussi bien au théâtre qu’au cinéma.

Autre exemple, la distinction qu’il convient d’effectuer entre écrivain et auteur. Les écrivain, si l’on peut dire, courent les rues. On en trouve à foison. L’écrivain, c’est celui qui s’adonne à l’activité d’écriture comme on cultive son jardinet. Cela n’exclut pas, loin de là, qu’il s’applique à sa tâche. Qu’il y mette de la bonne volonté. Et même du sérieux. Mais l’écrivain, à la différence de l’auteur, pourrait tout aussi bien « faire autre chose » que se livrer à cette activité (la plupart du temps, il devrait). Et d’ailleurs, il se reconnaît à son absence de style : neutre et sans saveur. L’auteur lui, éprouve la nécessité d’écrire. C’est sa respiration. Otez lui le clavier (jadis le stylo) et il meurt étouffé. De plus, l’auteur possède un style que l’on reconnaît entre mille. Et un univers bien à lui. Il creuse son sillon, gratte ses plaies. Des courants souterrains traversent son œuvre. Un arrière plan se dessine. Quelquefois une philosophie. Bien souvent, une obsession.

Alors l’étiquette, la classification, le catalogue, pourquoi pas ? A la condition de s’entendre sur ce dont on parle.

Ensuite, les jeux sont ouverts. Listons nos acteurs, nos comédiens. Classons-les, hiérarchisons-les, hissons-en quelques uns sur le podium. Sur quels critères ? L’importance des cachets perçus ou l’ampleur de leur talent ? Chez nos auteurs, c’est plus simple, le temps arrange tout, qui tamise les lots. Chez les écrivains, c’est autre chose : la franche rigolade, avec le préposé au drapeau qui met fin à la course annuelle : « Menacé durant toute la course par deux femmes, Katherine Pancol et Amélie Nothomb, Guillaume Musso franchit en vainqueur la ligne d’arrivée, talonné par Marc Lévy qui prend ainsi, une nouvelle fois, la seconde place. » Etc.

9 Comments

  1. Bénédicte Salvat-Carrère
    Bénédicte Salvat-Carrère 18 décembre 2017 at 11 h 51 min . Reply

    Les dernières lignes de ton texte, c’est « la gesticulation des naufragés. »
    Le choix du plus grand nombre (le best-seller), il faut toujours s’en méfier.

    Si ces auteurs ne durent pas, c’est qu’ils n’ont pas compris que le style prime sur l’histoire. Et puis, comme tu nous le disais, « se vulgariser, c’est devenir vulgaire ».

    Bises.
    Bénédicte.

  2. Françoise
    Françoise 18 décembre 2017 at 22 h 59 min . Reply

    Ton blog du jour m’a laissée perplexe et je me suis demandé pourquoi le mot « écrivain » était chez moi nimbé d’une aura que tu conférais plutôt au mot « auteur ». J’ai donc interrogé Google et rencontré l’article que je t’envoie :

    https://www.100pour100culture.com/le-billet/y-a-t-il-une-difference-entre-auteur-et-ecrivain/

    Comme quoi chacun charge les mots d’un ou de sens qui parfois divergent selon l’éducation, la culture, etc.

    Pour ma part, le mot « comédien » est resté pour moi avec Diderot et son paradoxe… donc, lié au théâtre et même par extension aux média que Diderot ne connaissait pas, donc à l’acteur au cinéma. Et sûrement pas au sens que tu lui donnes, celui qui aurait suivi des cours de comédie.

    Ou bien, je n’ai pas compris…

    Françoise.

  3. Raymond Espinose
    Raymond Espinose 18 décembre 2017 at 23 h 30 min . Reply

    Relis le passage, je te prie, ma chère Françoise : je remets en question dans mon billet cette définition qui est donnée à épisode régulier par Delon père dans les médias :

     » La distinction comédien / acteur (…) suppose QUE L’ON NE SE CONTENTE PAS, comme le fait depuis toujours une « légende du cinéma français » (comme on dit), de CETTE APPROXIMATION : le comédien a suivi les cours dans une école de théâtre, l’acteur est arrivé dans le métier par hasard et l’a appris si l’on peut dire « sur le tas ».  »

    Dans la suite du texte, je conteste ces définitions en précisant mon tir…
    Passage introduit par :  » Evidemment, LES CHOSES SONT PLUS COMPLEXES.  »

    Pour y avoir longuement réfléchi, je maintiens les caractéristiques que j’attribue à l’acteur et pour le dire autrement que dans mon billet : l’acteur est celui qui reste (la plupart du temps) lui-même en interprétant le rôle (Gabin, Ventura, Delon…), tandis que le comédien s’oublie pour habiter le personnage (François Perrier…).

    Je maintiens aussi mes définitions de l’auteur (celui qui bâtit une oeuvre — Proust, Kafka, Hemingway…) et de l’écrivain (inutile de citer des exemples).
    Dans L’auteur et l’écriture (vol. 1), ceci du grand Jünger :
    « A un jeune visiteur ‘ Vous pouvez devenir écrivain. Mais il faut être auteur ‘. »

    Les définitions trouvées dans des articles sur Google sont à utiliser avec modération.
    D’une manière générale, ne pas tomber dans tous les pièges tendus par la bien-pensance, la pensée unique, l’air du temps, etc. Ne pas tituber avec la foule ivre (ex : les lauriers tressés à l’écrivain d’Ormesson).

  4. Maryam Vichensky
    Maryam Vichensky 18 décembre 2017 at 23 h 43 min . Reply

    Je crois que ton amie Françoise a lu trop vite ton billet.

    Evidemment, si Bénédicte et moi adhérons à ton propos c’est sans doute que nous t’avons déjà entendu faire ces distinctions.

  5. Françoise B.
    Françoise B. 21 décembre 2017 at 14 h 45 min . Reply

    Voici le fruit de mes réflexions qui me permettent de me positionner par rapport à tes assertions.

    De l’étiquette ou du vocabulaire.

    Après lecture attentive du blog, je me demande si nous partageons non la même étiquette mais le même vocabulaire.

    Il faut en effet « s’entendre sur ce dont on parle »pour reprendre tes termes.

    Je reprendrai donc calmement « mes » définitions ou étiquettes différentes.

    Je réserverais le terme d’acteur au comédien de cinéma. Un « bon » acteur endosse le rôle que lui confie le réalisateur, sciemment, professionnellement et sans nécessairement l’« humilité »qui te semble nécessaire.

    Au théâtre comme au cinéma se rencontrent des médiocres.

    Quant à la distinction très hiérarchisée entre écrivain et auteur, distinction revendiquée et réitérée dans le commentaire, elle me semble bien subjective …pardon Jünger.

    Le terme d’auteur me semble très généraliste pouvant s’appliquer à n’importe quel type d’écriture voire à n’importe quelle action détachée de l’écriture : l’auteur d’une lettre, d’un article, d’un fait quelconque, un délit( !)

    Un écrivain n’est pas celui qui écrit une simple lettre, un simple courriel ; il a une visée artistique, littéraire. Il peut être certes médiocre et devient alors un écrivaillon dans son « jardinet » ou un scribouillard.
    Ainsi, dans ma pensée, le mot « auteur » n’est qu’un sous synonyme d’écrivain et n’a rien de commun avec la grande œuvre de celui qui mériterait une majuscule, l’Auteur.
    Plus j’écris ces quelques lignes, plus la tour de Babel me paraît labyrinthique… et là, nous sommes entre amis pourrais-je dire, et presque précieusement nous ne parlons que de notre rapport au langage.

  6. Raymond Espinose
    Raymond Espinose 21 décembre 2017 at 16 h 40 min . Reply

    1. Comédien / Acteur.

    L’humilité dont je parle ne s’applique pas à l’acteur (en général il en manque) mais au comédien (relis le passage de mon billet stp).

    Alfred Simon, qui passa sa vie à travailler sur le théâtre (il fut professeur et critique dramatique, historien et philosophe de la théâtralité), écrit à propos du « clivage traditionnel entre l’acteur et le comédien » :

    « Dans leurs débats sur ce sujet, Giraudoux et Jouvet distinguaient l’acteur, qui impose sa personnalité à tous ses personnages, passant de l’un à l’autre sans se transformer, et le comédien qui devient chacun de ses personnages au point de se faire oublier.

    A la création de Kean (1953), Sartre soutenait que ‘ l’acteur c’est l’opposé du comédien qui, lorsqu’il a fini de travailler, redevient un homme comme les autres, alors que l’acteur se joue lui-même à toutes les secondes’ . »

    Je crois bien que cela va dans mon sens, de même que ce qu’écrit Alain Cuny (un acteur de poids celui-là, doublé d’un intellectuel, et qui sait de quoi il parle), de manière plus profonde, dans Structure de l’écho :

     » Le comédien cherche à représenter un personnage à la ressemblance d’un modèle humain extérieur à lui ; le comédien est un reflet, une irisation, à la surface de l’humain ; il intellectualise son entreprise, c’est le pharisien qui se dérobe à lui-même, c’est l’homme maquillé.

    L’acteur, lui, se cherche en se serrant d’aussi près que le lui permettent son exigence, sa disponibilité, sa faculté de recueillement, sa génétique et selon l’amour de ce qu’il sait avoir en lui d’impérissable et qu’il veut connaître et communiquer ; l’acteur ne se transforme pas par la fréquentation des personnages dont il emprunte le langage, il ne les interprète pas : il les incarne en lui-même. »

    On ne saurait être plus explicite, me semble-t-il.

    2. Ecrivain / Auteur.

    Si je m’en tiens à l’éclairage que tu proposes, comment comprendre les expressions courantes : « fréquentation des bons auteurs » (ou « de nos grands auteurs ») ; ou « les grands auteurs de la littérature française » ? A mon avis, il s’agit plutôt de Hugo et de Chateaubriand, plutôt que de Marc Levy et Guillaume Musso.

    En revanche, « fréquentation de nos bons auteurs de crimes et délits », non, je ne vois pas.
    Jamais entendu un truc pareil.

    Tour de Babel, oui, je souscris.

  7. Pierre C.
    Pierre C. 21 décembre 2017 at 20 h 04 min . Reply

    Cette joute sémantique et à fleurets mouchetés, m’incline à cette réflexion :
    Notons que les acteurs sont parfois de drôles de comédiens et que, nombreux sont les écrivains qui manquent de (h)auteur !
    Trêve d’ironie; n’en déplaise à Françoise B., il semble que l’argumentation de Raymond soit des plus convaicante et… juste.

  8. Marianne V.
    Marianne V. 21 décembre 2017 at 21 h 12 min . Reply

    Globalement, comme le souligne Pierre, ta distinction entre auteur et comédien est juste. Cependant, je crois qu’on peut dire aussi qu’en tout grand interprète, l’acteur et le comédien sont mêlés. (Je me suis, moi aussi, beaucoup intéressée au théâtre, je suis même montée sur les planches).

    Une remarque sur ta manière de reprendre et de déformer les propos de ton amie Françoise, e te le dico con affetto : on frôle la perversion narcissique. Je te connais : tu ne veux (peux) surtout pas céder un pouce de terrain.

    Pourtant ton amie a en partie raison et tu devrais l’admettre, mio caro : on dit bien « l’auteur de cette lettre… », « l’auteur de cet article… », et ça n’a rien à voir avec le brillant homme de plume qui laissera une trace dans les anthologies d’histoire littéraire…

    Con amore,
    Marianne.

  9. Bernard C.
    Bernard C. 23 janvier 2018 at 20 h 40 min . Reply

    Pour ce qui concerne la différence qu’il est possible d’établir entre « acteur » et « comédien » :

    Bourvil aurait ainsi évolué entre l’activité d’acteur depuis son début de carrière ( » Un drôle de paroissien » de Mocky) à celle de comédien en fin de carrière (  » Le cercle rouge  » de Melville).

    On pourrait peut-être établir une différence du même type dans le domaine de la chanson : Brel ou Barbara à distinguer de Montand ou Aznavour par exemple ( « chanteurs » et interprètes » ? ).

Post Comment

CAPTCHA *