De l’Europe

Qu’étaient en droit d’attendre les peuples – principaux concernés, il faut tout de même le souligner –, de la construction européenne ? Quelle chanson leur avait-on chantée ? Eh bien, ils bénéficieraient d’un niveau de vie supérieur, leur pouvoir d’achat serait meilleur, leur existence serait plus sûre et, prétendait inconsidérément Jacques Delors dans les colonnes d’un grand hebdomadaire de gauche bien-pensant, grâce à l’euro, le prix des articles courants seraient moins onéreux qu’avec le franc.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Les classes populaires et moyennes se sont considérablement appauvries, une précarisation scandaleuse de l’emploi affame les familles, les peuples connaissent une austérité sans précédent, et il apparaît avec une criante évidence que l’Union européenne a été conçue et élaborée non pour les peuples mais pour les banquiers, les grands chefs d’entreprises, les groupes financiers, les actionnaires, les fonds de pension. Bref, du projet initial, leurre à gogos, les peuples ont été expulsés.

Les responsables de cet état de fait existent : ce sont ces « pseudo »-élites européennes coupées du réel, qui prennent des décisions et légifèrent (des « commissaires »!) sans en informer les peuples et sans leur demander leur avis – peuples, à leurs yeux, probablement dénués de sens commun, les prétendues élites seules ayant les facultés intellectuelles de décider pour eux, seules aptes à savoir ce qui est bon pour ces pauvres types que sont les travailleurs européens. Confinés dans leur bulle confortable et capitonnée, ces fonctionnaires ignorent les classes populaires qu’ils ne connaissent pas et dont ils ne savent rien, ne les fréquentant pas.

Ce réel que les technocrates ignorent, de quoi désormais est-il fait ? Tout simplement des difficultés qu’éprouvent les peuples à assumer leur quotidien le plus dignement possible – en langage populaire : comment, décemment, « joindre les deux bouts » dans une superstructure qui les prend en tenailles et les étouffe ?

Etats-Unis d’Europe. Europe fédérale ridiculement conçue pour contrebalancer (concurrencer?) les States. Trop tard, d’autres puissances et pas les moindres, rivalisent avec l’Oncle Sam, pays de chômage et d’austérité, semblable en cela au nôtre. Mêmement ridicule : la décision d’adopter le quinquennat pour se rapprocher du modèle américain, ou bien l’organisation de ces stupides « primaires », autre pâle copie. Comment en est-on arrivés là ? Comment notre fille a-t-elle pu devenir notre mère ? A cause de nos lâchetés, de nos renoncements et de nos faiblesses, bien évidemment.

L’ambitieux projet, cette « Europe de l’Atlantique à l’Oural », dont parlait de Gaulle, ce n’était nullement cela. C’était, certes, une Europe de coopération et d’échanges économiques, mais aussi une Europe de la Culture. Celle de Montaigne et de Pascal, de Pavese et de Lampedusa, de Goethe et de Musil, de Garcia-Lorca et de Machado, de Tolstoï et de Dostoïevski. Au lieu de cela : l’Europe de Donald Duck.

4 Comments

  1. Pierre C.
    Pierre C. 19 octobre 2016 at 21 h 16 min . Reply

    Réquisitoire éloquent. Ite missa est.

  2. Raymond ESpinose
    Raymond ESpinose 25 octobre 2016 at 22 h 57 min . Reply

    L’absence de réelle perspective est telle que quelquefois on est tenté de dire avec Pierre Herbart (dans La ligne de force) : « Pas le plus petit espoir de quelque chose qui soit seulement moins bête »
    Ou avec Julien Torma dans ses Euphorismes : « Il y a encore des imbéciles qui croient que quelque chose changera ! »

  3. Netchaiev
    Netchaiev 9 novembre 2016 at 22 h 41 min . Reply

    Vous avez écrit « Comment notre fille a-t-elle pu devenir notre mère ? ».
    Si cela fait référence à la démocratie made in USA, il me semble que la filiation est à l’inverse. Certes, nous avons aidé les Ricains à botter les English hors de leurs frontières, mais il faut remettre cela dans le contexte. Nous étions en pleine monarchie absolue, loin, très loin des idéaux de liberté défendus de l’autre coté de l’Atlantique. Notre bon cher Louis a été seulement opportuniste .
    Même si nos cocardiers révolutionnaires ont pu devancer sur certains points les USA, il n’en demeure pas moins qu’historiquement la démocratie américaine est la première des deux.

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