De l’évasion

Qui éprouve le besoin de s’évader ? Et qui parvient quelquefois le faire ? Le prisonnier. Or, prisonniers, nous le sommes tous peu ou prou. De notre vie, de nos habitudes, de notre travail (sauf s’il est vocation), de notre environnement, de nos goûts même, de la socio-culture qui nous a façonnés, de tant d’autres choses encore…

Notre vie. Une vie peut elle suffire à nous combler ? L’imagination, qui nous transporte si loin, parfois, vient témoigner de ce qu’une simple existence humaine est insuffisante à étancher toutes nos soifs. Nos habitudes. Elles nous rassurent, certes. Mais elles nous sclérosent aussi, et de la plus monotone façon. Notre travail. Surtout s’il implique des activités répétitives, il nous lasse et nous fait rêver à d’autres horizons. Notre environnement. Qu’il soit humain ou naturel, les mois, les années de fréquentation aidant (si l’on peut dire), ne laissent pas de nous faire rêver à d’autres cieux, à d’autres créatures. Nos goûts. Ils s’émoussent et se fanent dans l’habitude et nous éprouvons bien souvent l’envie sauvage de nous débarrasser, en un spectaculaire sabordage, de la socio-culture qui nous a construits, non sans dégâts parfois, tels que nous sommes.

Alors nous nous évadons, car le besoin de quitter notre condition ordinaire est plus forte que tout. Et nos modes d’évasion, comme tant d’autres choses qui nous sont inhérentes, nous révèlent. Un tel se passionnera pour ce qu’il est convenu de nommer « les nouveaux médias » ; tel autre optera pour un sport extrême ; tel autre encore choisira une activité manuelle ou artistique ; tandis que celui-ci fera le choix du voyage et avalera les kilomètres, celui-là privilégiera la lecture et l’immobilité. Etc.

Mais dans le labyrinthe des nouveaux médias on peut s’égarer et, sinon y laisser son âme, en tout cas y perdre son temps en futilités tueuses ; le sport extrême, s’il mobilise le courage tout en le cultivant et nous apprend – expérience sans prix – à évaluer les risques, il n’est pas sans dangers parfois ; dans l’activité manuelle, les menus obstacles rencontrés, à un moment donné, ne suffisent plus à donner un plaisir sans mesure ; il faut que la nouveauté et la diversité viennent saupoudrer l’occupation de leur épice ; quant au voyage, que l’on écoute les anciens (« C’est partout comme ici » – Lucrèce) ou les contemporains (« C’est partout la Bretagne » – Félicien Marceau), on voit bien qu’il n’est que supercherie, piège à gogos ; il semble enfin que seule la lecture, par le vaste champ, l’ouverture, le choix qu’elle offre, soit seule capable d’apaiser toutes les soifs d’évasion, toutes les aspirations de l’humain notamment, et sans (nul) doute, les aspirations spirituelles.

La lecture, la plus noble, la plus complète des activités. La plus large fenêtre qui soit, ouvrant sur les cieux les plus bleus et les plus purs ; ou pour ceux que l’air vicié attire (cela se trouve), ouvrant sur les cieux les plus noirs et les plus faisandés.

One Comment

  1. Pierre C.
    Pierre C. 24 juin 2017 at 9 h 07 min . Reply

    Donc, la lecture, mode d’évasion à très peu de frais, aux qualités les plus estimables, offrant au lecteur un abîme d’aventures et de plaisirs intellectuels – et qui ne décevrait jamais, au contraire des autres modes d’évasion -, je puis sensiblement y souscrire, car je me plais à penser, avec Henry James, qu’elle peut-être « une extension de la vie. »

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