De l’idée de la mort chez madame Simone

Si l’on sait avec certitude, grâce à leurs témoignages écrits, que c’est la promesse de la vie éternelle qui conduisit des écrivains comme Bernanos, Green ou Mauriac au Christianisme, leur ôtant du même coup l’angoisse de la mort, qu’en est-il de cette dernière chez les athées ? Le cas de Simone de Beauvoir, représentatif de cette frange d’auteurs, est intéressant à plus d’un titre.

C’est peut-être dans les Mémoires d’une jeune fille rangée que l’écrivain évoque le plus explicitement le trouble que fait naître en elle la révélation d’une mort certaine. Elle a « le cœur tordu par l’horreur » et s’interroge avec une curiosité mêlée d’effroi sur la façon dont les autres humains supportent l’épouvantable idée de leur disparition (« Comment les autres gens font-ils ? »). Penser, de surcroît, à sa propre disparition est un véritable supplice qui conduit la jeune femme « jusqu’aux larmes, jusqu’aux cris ».

Cette angoisse, cependant, porte en elle sa richesse : car elle induit forcément une réflexion sur notre propre existence. Notre vie, cette vie de condamné à mort, ne serait donc qu’une succession de jours obscurcis par le néant qui nous habite ? Si ce ne peut être que le cas et si, pour reprendre une formulation de Meursault dans L’Etranger, « il n’y a pas d’issue », alors notre existence est absurde. Une existence faite de jours jetés l’un après l’autre à la fosse ne vaut pas la peine d’être vécue. Plutôt que d’« attendre la mort pendant soixante ans en piétinant dans du néant » (Les Mandarins), autant disparaître.

Certes, il serait exagéré de parler, à propos de Simone de Beauvoir, d’éthique volontariste, mais on peut, tout au moins, incontestablement parler de vitalité (la marcheuse infatigable, la randonneuse aventureuse, etc.). Et, bien sûr, d’intelligence. C’est la vitalité et l’intelligence qui lui firent quitter le stérile engluement dans l’effroyable vision du basculement (« Comment ferai-je? »). La prise de conscience qu’il n’est pas si moche que cela d’exister, et que ma liberté m’ouvre aux champs du possible – et de l’impossible. Car ma liberté, c’est ce qui me fait projet. Et deux forces dominantes peuvent donner sens à ma vie : l’action (pour madame Simone : l’engagement) et la création (ici : le travail d’écriture). A partir de ce moment-découverte, la mort, fin d’un processus biologique, inéluctable moment, ne fait plus peur. On l’ignore car on se doit de l’ignorer. On consent. Presque un devoir.

On ne rencontre jamais sa mort, nous disent les Stoïciens, puisque lorsqu’elle a fait son œuvre je n’existe plus en tant qu’ homme pour en percevoir le résultat. Alors, une seule ligne de conduite : vivre pleinement ma vie, en usant de la liberté qui m’est accordée de la mener à bien, en donnant le moins possible, autant que faire se peut, la parole à la Grande Exterminatrice. Sa faculté bien connue de noircir l’horizon est obstacle à la joie d’être. La joie, du reste, concept chrétien. Retour à l’incipit.

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