De la littérature féminine

                             À la mémoire d’Anne-Marie Touraine-Laclau.

On prétend encore, ici et là, que l’histoire littéraire – l’histoire tout court aussi, d’ailleurs – oublie la gent féminine. Pire encore : que l’homo littératus la laisse volontairement dans l’ombre. A y bien regarder, c’est faire peu cas des pages importantes que les anthologies littéraires du XVIIIe consacrent à une Madame Roland, dont le stoïcisme romain force l’admiration, ou une Julie de Lespinasse qui sut si bien exploiter ses tumultueuses passions. C’est faire peu cas, encore, de la littérature féminine du XIXe siècle que dominèrent George Sand, terrienne avisée et grande amoureuse, et la philosophe républicaine Marie d’Agoult. Comme, de même, Colette couvre avec l’ampleur de son œuvre et ses qualités humaines le XXe – tout au moins en sa première partie.

D’autres femmes écrivains, c’est vrai, sont pour le moins oubliées des lecteurs d’aujourd’hui (des hommes le sont aussi, du reste, et peut-être proportionnellement en plus grand nombre), telles Anna de Noailles ou Elsa Triolet, tandis que d’autres, plus proches de nous telles Marie Susini (que Camus parraina) ou Suzanne Lilar (auteur de cet inégalable chef d’oeuvre qu’est La confession anonyme), ne sont lues que des quelques heureux (to the happy few). Venue d’ailleurs, des Amériques, l’excellente Djuna Barnes (prenez garde, mesdames, à ses mains baladeuses) rejoint nos oubliées. Au-dessus de ce tumultueux océan d’oeuvres féminines, les Beauvoir, les Yourcenar pratiquent un crawl viril qui les rend, pour des raisons d’ailleurs différentes, insubmersibles, tandis que l’on s’inquiète pour une Duras qui, par trop hydrophobe, et donc sujette au vertige, n’est pas exempte d’une noyade inopinée.

Si, certes, pour ce qui est de notre histoire, celle de France, Olympe de Gouges mérite sans conteste d’être installée à la plus haute et prestigieuse place du Panthéon féminin et féministe, Madame de Staël n’en est pas moins digne, d’autant que, dans son parcours, la femme de lettres et la femme politique, au même titre que son olympienne congénère, se rejoignent et que Corinne (on prit l’habitude de donner à Germaine Necker le prénom de l’une des ses héroïnes) manifesta face à Bonaparte, une intransigeance romaine de même nature que celle de Madame Roland.

Que soient ici louées ces valeureuses qui ont bousculé l’histoire de la littérature – et quelquefois l’histoire et la littérature –, tout en revendiquant leur liberté de femme, et sans manifester, comme on peut le voir aujourd’hui, une agressivité envers leurs congénères de l’autre sexe, tous promis, hommes et femmes de plume et de clavier, au même destin – rongés sous terre par les vers du cimetière ou brûlés par les flammes du crématorium.

Post Comment

CAPTCHA *