De la littérature du moi

À Michel Braud.

La littérature du moi n’est pas récente. Certes, il y a pléthore du « je » à la fin du XXe siècle et au début du XXIe mais, à y bien regarder, la littérature intimiste trouve son origine il y a fort longtemps, avec Saint-Augustin et ses Confessions. Là, cependant, l’aventure intérieure est moins littéraire que spirituelle. On peut, de même, considérer que les Pensées pour moi-même de Marc-Aurèle participent de cette écriture du moi, traçant le sillon de l’auto-examen, tellement emprunté par la suite. Mais les écrits d’Epictète et de Marc-Aurèle, à l’évidence, en proposant un guide de conduite morale, relèvent plutôt de la philosophie.

En fait, l’examen de soi-même en littérature commence véritablement, et la chose est connue, avec Montaigne et ses Essais ; il atteint des sommets avec les Confessions de Rousseau puis avec les Mémoires d’Outre-Tombe de Chateaubriand. Stendhal, quant à lui, introduit en France la notion d’égotisme (l’égotisme consiste à prendre du plaisir en soi, à se délecter de soi), mot venu d’outre-Manche (Vie de Henri Brulard, Souvenirs d’égotisme).

Après Barrès et sa trilogie Le culte du moi, les publications de récits de vie s’enchaînent à une vitesse vertigineuse : Histoire de ma vie de Georges Sand, la trilogie de Jules Vallès, le Journal à rebours de Colette, L’âge d’homme de Michel Leiris, Le livre de ma mère d’Albert Cohen, Les mots de Sartre, Souvenirs pieux de Marguerite Yourcenar, plus près de nous Le musée de l’homme de François Nourissier, tant d’autres encore dont on pourrait remplir un dictionnaire.

Bien sûr, il faut distinguer l’autobiographie (récit de vie rétrospectif à la première personne), mémoires (qui rencontrent l’Histoire – telles les pages admirables du Cardinal de Retz ou du Duc de Saint-Simon), journal intime et ce qu’il est désormais convenu de nommer autofiction, mot peu reluisant dont il faut sans doute s’accommoder mais auquel nous préférerons l’appellation « fiction autobiographique ».

Abondamment pratiquée ces dernières décennies (Erneaux, Angot…), on comprend l’intérêt que la fiction autobiographique suscite : pour l’écrivain d’abord, qui se sert du matériau de sa propre vie (son travail va résider dans la transposition) ; pour le lecteur ensuite, qui trouve là de quoi rassasier son appétit pour l’intimité d’autrui.

La fiction autobiographique possède ses richesses : l’auteur tire tout de soi-même et là est sa grandeur. Elle possède aussi ses petitesses lorsqu’elle s’englue dans le pathos (par exemple les femmes qui racontent, en les sublimant, leur grossesse et leur accouchement – avec ou sans douleurs) ; en la circonstance elle rend mal à l’aise et on n’aspire qu’à s’en détourner au plus vite.

Le journal intime, quant à lui (Gide, Green…), n’offre guère d’angle d’attaque (on ne peut le charger), même si l’on sait qu’il n’a plus rien d’intime puisque, désormais, il est écrit pour être publié. Aussi, l’étiquette « journal personnel » semble mieux adaptée. Là, davantage que dans l’autofiction, le lecteur-voyeur peut assouvir sa curiosité : il entre de plain- pied dans la composante sinon obscure en tout cas partiellement secrète de la personnalité de l’écrivain.

Vaste champ que celui ouvert par la littérature du moi. Les faits narrés peuvent y apparaître anodins ou se révéler d’une grande importance. Mais au fond, cela importe peu : ce qui importe, c’est le style. Le style qui, seul, donne force et originalité. Et provoque l’intérêt, ou, mieux, suscite l’appétence du lecteur. De ce point de vue, on peut dire que la littérature du moi est, malgré les apparences, incompatible avec le tout-venant : elle possède ses exigences.

6 Comments

  1. Pierre C.
    Pierre C. 13 février 2017 at 22 h 25 min . Reply

    Ce mémento – que tu livres ici, cher Raymond – sur le « moi » et le « je » en littérature et les différentes formes qu’ils peuvent revêtir, me semble fort à propos.

    Pour ma part, les auteurs que j’ai l’heur de fréquenter pour l’art qu’ils ont de m’enchanter, en parlant peu ou prou d’eux-mêmes, sont au nombre de cinq principalement: il y a en premier lieu, par ordre chronologique, Montaigne – j’aime son rythme « à sauts et à gambades »; Giacomo Casanova – avec « Histoire de ma vie », écrit en langue française et quelle langue ! dans laquelle il a pu écrire « Rien ne pourra faire que je ne me sois amusé »; puis Chateaubriand, cet emmerdant enchanteur ! et aussi et bien sûr Stendhal – dont le « moi » court dans chacune de ses phrases, si plaisamment; enfin Louis Ferdinand Céline – pour son immense correspondance, tant par sa profusion que par sa qualité, où l’homme s’y dévoile avec se mélange unique d’excès, de drôlerie et de poésie; donc, j’ajoute à la littérature du « moi » la forme épistolaire… serais-tu d’accord avec cela ?

    N.B.:
    « Mais monsieur… c’est rare un style ! la plupart des écrivains, ce sont des cafouilleux, des aptères qui rampent dans des phrases, ils répètent ce que disent les autres… » (L.F. Céline, dans une interview).

  2. Favrit
    Favrit 15 février 2017 at 20 h 28 min . Reply

    Quelques réflexions, mon cher Ray, sur ce thème.

    En effet, Les Essais constituent un intéressant exercice d’introspection, mais ne voulant pas apparaître comme tel. C’est, selon moi, un procédé dont usa Montaigne pour élaborer une herméneutique de soi. Quand la littérature du moi n’est pas avouée ou avouable…
    Le côté libertin de Vaillant est, dans son livre, en filigrane. Il se dissimule, entre autres, derrière un cardinal (on est loin des carnets noirs parfois très explicites de Gabriel Matzneff). Mais la lecture est instructive.
    Tout comme Montherlant qui, sous l’identité de Costals, relatait ses amours avec les jeunes filles… qui étaient à la vérité plutôt des garçons.

    Il n’en reste pas moins que si la littérature du moi est une façon d’aborder le monde avec son expérience, les tromperies et la mythomanie s’invitent. (L’Itinéraire de Paris à Jérusalem a-t-il bien eu lieu ou est-ce une pure affabulation ?)
    Enfin, lorsque l’auteur n’a plus de matière autobiographique, il passe au roman, sollicite son imagination et ce revirement n’est pas toujours du meilleur cru. Il faut parfois se déterminer à choisir son genre et à s’y fixer.

    Tu as raison de souligner que le style revêt une grande important.Il peut s’imposer dans ce qu’il ne se contraint pas, par la liberté prise avec les règles et conventions littéraires. D’ailleurs, les travaux les plus significatifs sont posthumes, du fait qu’ils aient été préservés d’avis extérieurs, éditeur ou lectorat (Saint-Simon, Pessoa…).

    Quand on me parle du style dans le récit autobiographique, j’en reviens toujours à Henry Miller, qui s’est lui-même inspiré de Cendrars et de Céline, et qui inspira Kerouac et Bukowski. C’est un auteur très audacieux, qui me semble occuper une place importante dans le domaine de la littérature du moi. Il aurait voulu écrire des romans qu’il n’aurait pu livrer les Capricornes ou Sexus avec autant de verve et de profonde originalité.

  3. Bernard Castagnet
    Bernard Castagnet 24 février 2017 at 17 h 57 min . Reply

    Si les commentaires autour de ce texte se prolongeaient, parions que la liste des écrivains de l’intime, qui n’a été qu’ébauchée, serait particulièrement longue : ne sont-ils pas les plus nombreux ?
    J’ajoute trois auteurs qui me ravissent et vers lesquels je reviens souvent. Pessoa et le « Livre de l’intranquillité ». Marcel Moreau, qui développe dans ses nombreux écrits la part instinctive de l’intime. Bernard Noël qui traque son surgissement dans une dizaine de livres regroupés il y a quelques mois dans un recueil titré fort justement « La Comédie intime ».
    Ce type de littérature ou d’inspiration, sous forme de roman, essai ou autre, constitue en fait une bonne part de mes lectures. Suis-je normal ?

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