De l’Underground new-yorkais

                                                                                                                        à Dominique Noguez.

Pour certains d’entre nous – la génération y joue son rôle – compta l’underground new-yorkais. On pense immédiatement à Warhol, bien sûr, à la Factory (le loft de la 47e Rue), à Edie Sedgwick, au Velvet… On songe aussi au Chelsea Hôtel où tant de figures de « grand format » vécurent ou ne firent que passer, comme William Burroughs, Patti Smith, tant d’autres encore, dont la liste, à énumérer, remplirait les pages d’un livre où, entre les feuillets, resteraient quelques traces de poudrerie – cette neige fraîche que le vent canadien fait tourbillonner.

Une figure, cependant, mérite d’émerger de ce trouble magma où le meilleur côtoie le pire : celle de Paul Morrissey, un temps disciple de Warhol, mais qui s’en émancipa avec une inventivité, une ingéniosité sans pareilles. Grâces soient rendues, en effet, au réalisateur qui dans sa trilogie Flesh (1968), Trash (1970), Heat (1972) – les dates ne sont pas innocentes –, laisse traces – et quelles traces ! – de cette époque sulfureuse. Certes, si trois, quatre mots suffisent à cerner le thème de chacun des ces films (le ménage à trois dans Flesh, la quête de drogue dans Trash, les vies ratées dans Heat), sans nul doute vaut-il mieux s’en tenir à l’essentiel : films tournés en rythme rapide ou très lent, scènes aux improvisations délibérées – dans des rues, des appartements –, nous voilà proches de ce que l’on nomma en ces temps-là le « cinéma-vérité ». « Ce sont les jeunes gens qui font le film », déclarait alors Morrissey.

Impossible, au surplus, d’évoquer la trilogie sans dire un mot de « l’homme le plus décontracté de la planète », l’icône Joe Dallesandro, sorte de plastique à fantasmes que Gainsbourg, cinéaste intuitif, alla plus tard quérir pour en faire le personnage principal de son film, Je t’aime moi non plus. L’auteur de l’ouvrage pour happy few, Dandys de l’an 2000 signé en 1977 par un mystérieux Collectif Givre, le livre retrouva, en 2002, sa vraie paternité en la personne de Dominique Noguez – caractérisait ainsi le détachement du « Valentino des trottoirs » : « Indifférence ? Non : princière fatigue, gai fatalisme des fibres, je-m’en-foutisme cosmique, flegme suicidaire. La vie à vau-l’eau. »

Certes, le milieu dépeint dans la trilogie mythique est peu reluisant : prostitué (Joe) aux rencontres insolites dans Flesh, virilité mise à mal lorsque le personnage est héroïnomane (Trash), arriviste sans résultats probants (Heat). Mais qu’est-ce, au fond, que la trilogie Morrissey sinon l’expérience libertaire portée à son paroxysme, jusqu’à l’égarement ? On peut, sans grand risque d’erreur, placer le monde que cette œuvre originale nous dépeint, sur le même plan que le monde de la beat generation (on y retrouve, au demeurant, certaines mêmes « figures ») : pour les excès, les décalages (une sorte de détachement ?) que procuraient les drogues, les bavardages sans queue ni tête, les couples qui jouaient à une liberté dont l’un au moins des deux partenaires souffrait (la plupart du temps la fille, évidemment).

Mais Dallesandro, qui garde son prénom dans les trois films, n’est pas seul à avoir vieilli. Et Paul Morrissey, bientôt octogénaire, dénonce désormais, en « vieux réac » assumé, les dérives libertaires auxquelles les années 68 ont conduit, et notamment, en nos temps, le nombre sans cesse croissant de ratés dans le genre du personnage de Heat. Homme des libertés s’il en fût, Morrissey se déclare aujourd’hui « anti-sexe » et opposé à la nudité à l’écran.

« Toute vieillesse est un naufrage » confiait avec justesse un Général bien connu dans l’Hexagone et vers lequel d’aucuns ne se retournent pas sans nostalgie…

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