De la malle aux souvenirs

La mémoire, quelle caverne d’Ali-Baba ! Des trésors y sont enfouis, qu’on peut aller quérir, quand bon nous semble, pour le plaisir : souvenirs d’une enfance protégée baignant dans l’insouciance et la sécurité, réminiscences d’une adolescence riche en naïves amitiés et en fraîches amours, retours sur une jeunesse folle de passions exacerbées et d’excès en tous genres ou sur le début d’un âge adulte où la responsabilité nous a fait homme.

Quelquefois, point nécessaire de prendre la peine d’aller quérir ces bons moments dans la malle aux souvenirs. Les voilà qui affleurent alors qu’on ne leur a rien demandé, bien souvent, d’ailleurs, lors de circonstances inattendues ou saugrenues. D’autres fois encore, ils s’installent en nos rêves, dictant leurs lois : du soleil irradiant dans le noir de nos nuits confuses.

Quant aux mauvais souvenirs, ne nions pas leur existence : ils sont là, ils existent, quelquefois prégnants si on les laisse occuper le terrain. Cependant, la plupart du temps nous les chassons de notre esprit, l’homme possédant cette extraordinaire faculté de vide sans laquelle nos existences deviendraient insupportables.

Mais la mémoire n’est pas uniquement liée aux souvenirs des riches ou désastreux moments de notre vie. Tel individu l’exerce en étudiant des poèmes ; tel autre l’entretient en apprenant par cœur L’Ecclésiaste ou Le livre de Job ; tel autre enfin ingurgite deux ou trois encyclopédies en vue de sa participation à un jeu télévisé. Existe, aussi, cette catégorie d’individus qui fait, en quelque sorte, « profession de mémoire ». Les comédiens de théâtre en sont les plus nobles représentants. Leur carrière se révèle souvent longue mais il n’est pas rare, justement, qu’elle cesse parce que la mémoire fait défaut. Le comédien, alors, se replie dans la lecture en songeant au bon vieux temps (encore la mémoire mais qui peut, là, sans danger, être infidèle), ou, s’il est croyant, termine sa vie dans la prière et la méditation (tel Jacques Dufilho, retiré chez sa fille, à Bordeaux, égrenant son chapelet).

En général l’homme vieillissant entretient un rapport singulier avec sa mémoire. Elle lui échappe et le hante tout à la fois. L’émergence du souvenir est le plaisir du vieillard et la hantise de son entourage. A partir d’un certain âge « ça » ressasse, et même « ça » radote ferme. Une sorte de tamis spirituel a sélectionné le meilleur, c’est à dire le plus plaisant, et ce meilleur refait surface, plus souvent qu’il n’est raisonnable. Il existe, beaucoup plus rares, des cas où c’est le mauvais souvenir qui, envahissant, se révèle cause de ressassement. Tel prisonnier français s’est retrouvé sur le Front russe dans des conditions apocalyptiques ; tel individu s’est trouvé ruiné à cause de mauvais placements, perdant son épouse en même temps que sa fortune.

Il arrive, enfin, que la mémoire s’altère conséquemment, par phases ; c’est une pathologie. On l’évoque fréquemment, en ces temps. Il peut arriver aussi qu’elle ne s’affaiblisse qu’incidemment. Ce peut être le cas devant le guichet de retrait bancaire (le numéro de code refuse d’affleurer) ; ce peut-être, le cas n’est pas rare, au bureau du registre d’état civil (impossible de se souvenir de la date de naissance de son enfant, voire de son prénom).

Agé, pour entretenir sa mémoire, Gide apprenait quotidiennement, et « par cœur », comme disent les enfants, un poème. Voilà qui s’appelle la discipline. Pour ce qui concerne l’auteur des Nourritures terrestres : une façon de refuser les atteintes de l’âge.

One Comment

  1. Françoise B
    Françoise B 6 février 2017 at 23 h 15 min . Reply

    « J’ai la mémoire qui flanche, j’m’souviens plus très bien » chantait Jeanne Moreau, mais ce n’était pas bien grave.

    Quand aujourd’hui flanche notre mémoire et qu’on avance en âge, pointe la crainte de cette maladie neurodégénérative et incurable du tissu cérébral où l’être se dissout, offrant à ses proches l’image incongrue de sa folie.

    Avec le temps, les souvenirs s’estompent, se floutent, la réalité passée se transforme : voir le beau livre de John Banville, « la lumière des étoiles mortes. »

    Saisir l’instant, l’émotion, les préserver, les conserver, tel est le dessein plus ou moins réfléchi du photographe amateur (et l’on ne reconnaît même plus son propre nouveau né!)

    Traverser le temps, le « boucler », c’est le miracle que nous pouvons connaître comme Proust au hasard de la saveur d’une madeleine, du parfum des lilas qui portent  » sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable l’édifice immense du souvenir » (Relire la magnifique page sur la madeleine et la tasse de thé.)

    Mais le temps s’écoule inexorablement ; le temps est et il est insaisissable.

    Certains cherchent à témoigner. L’historien témoigne, le romancier aussi, grattant le papier comme pour graver le disque dur de la mémoire .

    Jaume Cabré dans « Confiteor » romance magistralement la démarche d’un érudit qui, par l’écriture,  » je suis seul devant le papier, ma dernière chance », veut fixer ses souvenirs, justifier, comprendre , confesser sa vie alors que sa mémoire va se disloquant.

    800 pages où les temps s’enchevêtrent, ceux de l’Histoire et celui de l’histoire de la vie d’Adria. L’écriture virevolte ; dans la phrase même, les temps se bousculent (présent, passé, saut de siècles), l’énonciation se transforme (je, tu, il, dans la même phrase !) ; le lecteur chavire, s’accroche (glossaire en fin de livre bien utile pour les personnages et époques) mais comprend cette écriture qui défie les lois de l’écriture.

    Le Mal, l’Amour, la Beauté, l’Art, la Connaissance, tous ces thèmes tourbillonnent dans la traversée des siècles que propose Confiteor et le livre s’achève quand la mémoire s’éteint.

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