Du matérialisme et de la vie de l’esprit

La « soif d’un immense retirement », chère au Maître de Santiago, qui ne l’a pas un jour éprouvée ? C’est que ce monde est décevant (« pas l’espoir de quelque chose qui soit seulement moins bête » – Herbart), sa marche est suicidaire. L’importance de plus en plus grande, prise par le matérialisme au détriment de la vie de l’esprit, n’entre pas pour part négligeable dans cet état de fait.

A y bien réfléchir, cependant, le matérialiste n’est pas le plus malheureux des humains, loin de là. Les basses préoccupations qui occupent son esprit ne l’encombrent ni ne le noircissent vraiment. Certes, elles le contrarient parfois (belle occasion de communiquer avec autrui : il va pouvoir raconter ses petites soucis, narrer ses « petites histoires »), mais, somme toute, les pages sont vites tournées car « tout s’arrange à la fin ».

Il en va autrement de l’être de spiritualité, qui tourne et retourne les questions hautes en son esprit exigeant ; qui se pose des problèmes touchant au sens de la vie même. Quelquefois, ces questions sont sans réponse : les siècles s’y sont cassé le nez dessus ; ces problèmes sont sans solution : les philosophes les ont abordés mais sans en donner les véritables clés.

La condition humaine porte en elle sa part d’absurdité et toute vie humaine finit dans la souffrance (le dernier acte est toujours sanglant, disait à peu près Pascal) et dans l’échec. Oui, dans l’échec car c’est l’insatisfaction, propre à tout homme, qui domine toute vie arrivée à son terme. C’est comme si une petite voix, dans notre oreille, l’oreille du maître d’école de jadis, nous disait : « Aurait pu mieux faire ! »

Alors, saluons le matérialiste qui vit sa vie petite avec ses soucis niais (ou inversement) car il a trouvé un mode d’être à sa dimension. Quant à nous, êtres qui misons sur la vie de l’esprit, continuons notre route angoissée « même si nous ne comprenons pas, même si nous doutons… Scrutons les ténèbres, et attendons » (Pierre Schoendoerffer).

5 Comments

  1. Pierre C.
    Pierre C. 18 janvier 2018 at 22 h 07 min . Reply

    En effet, la règle au commencement est la même pour chacun de nous; et Blaise Pascal l’a mise en équation de belle manière:

    « Le dernier acte est sanglant quelque belle que soit la comédie en tout le reste. On jette enfin de la terre sur la tête, et en voilà pour jamais. »

    Il ne nous reste, donc, plus qu’à danser, le plus allègrement, le plus intensément, sur les chaînes d’or tendues d’étoiles en étoiles… serait-ce là, peut-être, une troisième voie déjouant la petitesse du materialiste et les tourments insolubles de l’homme enclin à la vie de l’esprit ?

  2. Raymond Espinose
    Raymond Espinose 19 janvier 2018 at 23 h 58 min . Reply

    « La vie est faite pour danser », on trouve ça dans une pièce d’Anouilh, je crois. C’est le personnage principal qui balance ça à sa secrétaire qui lui reproche son manque de sérieux. On suit le type dans sa légèreté sympathique, dans son détachement heureux. Il nous amuse, on l’envierait presque… Il meurt d’une crise cardiaque.

    Et puisque je suis dans les approximations, il y a ceci de Félicien Marceau, que je cite de mémoire (il faudrait retrouver le texte exact) : « On croyait jouer dans un vaudeville, on est dans une tragédie. On était chez Courteline, on se retrouve chez Shakespeare. Sur la scène il y a une porte et derrière la porte, un lit. On pousse la porte croyant trouver une fille qui enlève sa culotte et au lieu de ça, dans le lit il y a un mort. C’est ça les hommes et c’est ça la vie. Au lieu du rose horizon, l’abominable aurore. »

  3. Françoise B.
    Françoise B. 25 janvier 2018 at 19 h 51 min . Reply

    Pierre ouvre une troisième voie et danse avec Rimbaud dans les Illuminations . » J’ai tendu des cordes de clocher à clocher; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaînes d’or d’étoile à étoile, et je danse. » Devant les grands « Pourquoi? » qui restent sans réponses, certains concluent que la condition humaine est absurde et la vivent avec angoisse et douleur.

    D’autres acceptent de rester sans réponses , suspendent leur jugement et comme Montaigne se contentent d’essayer de  » bien faire l’homme ». Après avoir dit que philosopher, c’était apprendre à mourir, il choisit de philosopher pour apprendre à bien vivre.

    D’autres esprits empruntent une autre voie ; certains sont habités par la foi pour l’avoir reçue par grâce ou pour encore et toujours la chercher ; ils ne se tapent plus la tête contre les murs (qu’on excuse l’ image assez rude mais qui rend compte de la folie de ceux qui pensent trouver la réponse) ; non seulement ils acceptent humblement leur humanité mais leur discipline spirituelle leur impose l’espérance. Ainsi sont ils des bienheureux parfois au cœur de la souffrance.

  4. Pierre C.
    Pierre C. 25 janvier 2018 at 22 h 47 min . Reply

    Félicitations Françoise B. pour avoir relevé cet emprunt fait à l’oeuvre de « l’homme au semelles de vents », qui tournant le dos à la poésie, s’en alla – dans l’enfer brûlant du Choa, en Abyssinie – consumer sa santé dans d’immenses marches, en conduisant sa caravane.

    Et le 10 novembre 1891, sur son lit de douleurs, après quelques jours emprunts de ferveur mystique, et juste avant de fermer les yeux pour jamais, aura-t-il murmuré une dernière fois ? :

    « Elle est retrouvée.
    Quoi ? — L’Éternité.
    C’est la mer allée
    Avec le soleil »

    Il me vient une reflexion, alors que j’allai mettre un point final à ce commentaire :
    Il serait, peut-être, plus bénéfique de substituer comment à pourquoi, ainsi tout l’intérêt et la beauté de la vie – malgré sa dureté – consisteraient à trouver le chemin idoine pour chacun d’entre nous, ou pour le dire à la Montaigne de « bien faire l’homme » mais chacun à sa fantaisie, ou encore pour le dire à la manière de Baudelaire « tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or ».
    Le Pourquoi, en fait, est un leurre, il n’appartient pas au monde des hommes – il est donc vain de le chercher -, le territoire des hommes c’est le Comment.

  5. Raymond E.
    Raymond E. 23 février 2018 at 21 h 32 min . Reply

    Françoise relève dans le commentaire de Pierre, peut-être un peu maladroitement, ce qu’elle considère comme un emprunt sans indication de paternité et Pierre se sent presque obligé de se justifier.
    Or, lorsque l’on sait que son / ses lecteur(s) est un (sont des) lettré(s), il est inutile (c’est quasiment une convention) de placer des guillemets ou d’indiquer les sources de l’emprunt, tellement il est évident (ex : des divans profonds comme des tombeaux) : on est certain que le lecteur (les lecteurs) reconnaîtra (reconnaîtront) le vers ou le passage.
    Un autre exemple suffira (avec deux emprunts sans guillemets en une phrase) car il ne se trouve pas n’importe où, chez Julien Gracq (recueil : La presqu’île, page 184) :

     » 1917, comme le geste auguste du semeur et comme les charrois vineux de la vendange, simplement — bon an, mal an — la guerre continuait.  »

    D’autant plus à l’aise pour évoquer ce sujet que je ne pratique pas ce type de formulation.

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