De la mort délibérée

Le terme « euthanasie » est hideux. Il faudrait en changer. Peut-être aller voir du côté des Romains de jadis : n’utilisaient-ils pas quelque vocable plus décent, voire plus esthétique ? Car l’on peut, pourquoi pas, parler d’esthétique lorsqu’il s’agit de mettre fin à ses jours, de souhaiter que l’on nous y aide, d’exiger, même, le geste salvateur – dès lors qu’il s’agit d’annihiler l’insupportable.

Aucun autre débat ne peut, plus que celui-ci, sans doute, être solutionné par le simple bon sens. Il est très difficile d’en comprendre vraiment les obstacles – sinon à les limiter à la vision chrétienne de la créature née de Dieu et de ce seul Dieu doté du pouvoir d’ôter la vie, au moment qu’Il aura choisi. Car nul davantage que l’achèvement volontaire d’une existence n’appelle autant d’évidences et de certitudes. Que le problème de la fin de vie fasse problème au point que l’on ait du mal à légiférer clairement, sans tabous, est quasiment incompréhensible à l’esprit éclairé.

Choisir sa mort : liberté des libertés (« Le plus beau présent de la vie est la liberté qu’elle vous laisse d’en sortir à votre heure », écrivait André Breton). Choix humain porté en son extrême. Au nom de quoi ôter cette latitude à qui souhaite mettre un terme à son existence – quelle qu’en soit, du reste, sa raison : maladie incurable certes, mais aussi lassitude de vivre, fardeau trop lourd à porter, découragement insurmontable, dépression, que sais-je encore ?

Une fois encore, la société fait preuve de malhonnêteté envers elle-même, c’est-à-dire vis-à-vis de ses propres choix. Elle biaise, elle utilise des chemins de traverse, des sentiers aménagés, elle contourne le problème pour parvenir aux fins souhaitées (la mort du patient) alors que la loi pourrait l’autoriser.

Car les cas où un accord tacite (quelle famille n’a pas connu cette situation ?), parfois un simple hochement de tête, entre un professeur en médecine et la famille d’une personne condamnée à plus ou moins longue échéance, sont légions.

Plutôt que de ruser avec la loi (la détourner, la contourner), plutôt que de tricher avec l’institution, pourquoi ne pas clarifier une fois pour toutes la situation ?

Démocratisons le choix de mourir décemment après avoir, ainsi que l’écrivit si joliment Jacques Chardonne, « vécu dignement, dans l’incertain ».

9 Comments

  1. Françoise B
    Françoise B 9 novembre 2016 at 22 h 32 min . Reply

    L’euthanasie, la mort douce selon son étymologie, ce mot me semble moins hideux que mélodieux et édulcore la réalité : donner la mort.
    La loi Leonetti refuse l’euthanasie active, refuse aussi l’acharnement thérapeutique et permet la sédation profonde. Mais on ne parle ici que pour les malades en fin de vie, quel que soit l’âge, incurables ; ainsi la loi permet-elle de délivrer le malade de la souffrance insupportable et sans espoir.

    Le souhait de mettre un terme à son existence s’exauce pour ceux qui se suicident, laissant souvent les proches dans l’incompréhension, la culpabilité devant cet acte irréversible. Ces passages à l’acte sont pour la plupart des échecs pour tous, tant le suicidé, les proches, que la société.
    Légiférer pour eux?

    Quant à mourir  » décemment « , je me demande si c’est la mort qui est indécente ou le vieillissement. À la question posée à Romain Gary :  » Vieillir ? « , il répondit :  » Catastrophe, mais ça ne m’arrivera jamais « . En effet, il mit fin à ses jours à 66 ans.

    Mais à quel moment devient on vieux ? Tout comme baisse notre vue et que nous portons des lunettes, tout comme se déglingue progressivement notre corps et que nous devenons indulgents pour ses défaillances, avec le temps baisse l’acuité de nos exigences et de nos facultés.

    Les « vieux » que j’approche vivent une vie qui, selon moi, me semble rétrécie, mais qui peut juger que cette vie n’est plus digne d’être vécue ? Eux seuls bien sûr ! Mais la plupart, avec une mémoire chaotique ou le temps est brouillé, discontinu, semblent se rassasier d’une visite, d’une attention, d’une chanson, d’un rayon de soleil.
    Moins qu’une mort décente, il faut offrir à ces personnes âgées une vieillesse décente.

    Légaliser l’euthanasie, au delà de la loi Leonetti actuelle qui s’applique à des malades souffrants et incurables serait, me semble t’il, entrouvrir une porte à des euthanasies collectives.

    J’ai repensé à une lycéenne de 18 ans, belle, intelligente ( dans une autre classe que la mienne ) qui s’est jetée sous un train un samedi et à quel point ma prof de français était bouleversée le lundi matin ; j’ai repensé à un lointain parent d’une quarantaine d’années qui s’est tiré une balle dans la tête et dont la fille de 10 ans a fait, la première, la découverte. A d’autres encore…

  2. Sylvain Fourcassie
    Sylvain Fourcassie 11 novembre 2016 at 12 h 38 min . Reply

    Comme dans « la Lettre volée », manquent les évidents, Jacques Rigaud, qui portait son suicide à la boutonnière, peut-être Arthur Cravan, dont on ne sait la fin, et jacques Vaché, qui termina avec umour. Peut-être le cher Guy Deleuze, aussi, qui finit sa trajectoire lumineuse en aérostier. « Qu’importe une vague humanité, disait Laurent Tailhade, pourvu que le geste soit beau. »

  3. Sylvain Fourcassie
    Sylvain Fourcassie 11 novembre 2016 at 14 h 08 min . Reply

    Horreur, c’est bien Gilles qu’il faut lire ! et jeter le « Guy » au fond de la guenizah.

  4. Pierre C.
    Pierre C. 11 novembre 2016 at 21 h 21 min . Reply

    En effet, les seules réponses, à ce jour, du législateur faites à la volonté du patient d’en finir avec des conditions de vie insupportables sont l’euthanasie passive et la sédation profonde.

    Pour toutes les autres raisons de vouloir abréger sa vie, cela ne regarde que l’intéressé, ce me semble; il paraîtrait presque indécent que le législateur vienne s’en mêler.

    Dans nos sociétés modernes, le suicide est considéré, hélas ! comme un échec, à rebours des Romains qui – comme tu le fais si justement remarquer, cher Raymond – voyaient dans ce geste une attitude noble et courageuse au regard d’une vie qui n’était plus digne d’être vécue.

    Faut-il avoir une si haute idée de ce que devrait être une vie d’homme, pour y mettre un point final, si nous n’y parvenons pas ?

    À l’instar de la belle sentence d’André Breton, Cioran a pu écrire, peut-être en termes moins élégants mais plus désespérés et ironiques :

    « Je ne vis que parce qu’il est en mon pouvoir de mourir quand bon me semblera : sans l’idée du suicide, je me serais tué depuis toujours. »

  5. Caro
    Caro 1 septembre 2017 at 17 h 41 min . Reply

    Dans ce gros livre d’aphorismes que tu viens de me prêter, ô cher Passeur de nos littératures vives, je trouve ceci que tu as oublié de souligner :
    « Le suicide le plus courant de nos jours consiste à se tirer une balle dans l’âme ».
    Vu sous cet angle, on pourrait presque rajouter que notre monde moderne est un monde sinon de suicidés, en tout cas de morts-vivants.
    Ta Caro.

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