De nos blessures secrètes

« L’espérance est violente ».Humains nous sommes – trop, dit le petit père Nietzsche – et donc parfois inconscients. Ainsi nos vies sont jalonnées de quelques enthousiasmes voire de quelques audaces, mais aussi de quelques erreurs (erreurs de parcours, dit-on), de quelques déceptions dont nous payons chèrement le prix, car telle est la loi.

C’est ainsi et nous traînons avec nous, et quels que soient notre âge et notre expérience, ces blessures mal cicatrisées, ces déchirures suintantes, ces plaies purulentes. Qu’en faire ? Les étouffer, bien sûr, les couvrir pour ne pas les voir, et donc tenter de les oublier. Hélas, ces brûlures secrètes sont comme ces bougies qui se rallument sitôt que l’on a soufflé sur elles pour les éteindre.

Vivre avec. Tu es cela et tu vas devoir vivre avec. Ainsi se terminent les analyses, dit-on. Vivre avec toi-même d’abord, vivre avec tes brûlures intimes ensuite. Tu boitilles ? cela signifie que tu marches encore. Ne pas se plaindre. Tu avances sur le chemin de terre et autour de toi la vie, autour de toi les arbres et la nature amie, les oiseaux et leur chant d’optimisme dans les ramures ou les roseaux, leur leçon.

Tu peux encore croire au sable blond, à la silhouette fine qui se glisse derrière le rideau de soie, au geste élégant ; tu peux croire aux nuits bénies des dieux, à la pureté du jour et au sourire de la fille-fleur qui s’ouvre au lendemain. Tu peux croire au filet d’eau qui sourd dans l’étroite vallée de tendresse ; tu peux croire à ce torrent de vie et au verre de menthe glacée que porte à ses lèvres une amazone de vingt ans.

Tu peux, si tu le veux, voir une fois encore les embruns de la mer, leur fête – de ta fenêtre, au lycée de Sète – et entendre le vent qui siffle quand tout dort – l’hiver, dans les rues sombres du Bousquet d’Orb. Tu peux encore, si tu veux, retrouver l’eau pure et fraîche au creux de tes mains d’enfant – dans la rivière, à Taillevent.

Nous serions si heureux, sans nos blessures secrètes ! Mais ne sont-elles pas là pour empoisonner nos vies ? Ne se justifient-elles pas par cette seule fonction ? Et l’on sent bien, plus de fois qu’il ne le faudrait, que le combat est inutile car vaincre est impossible (aveu qui coûte au combattant combatif). La résignation est difficile, certes, mais se révèle parfois nécessaire pour le bien de tous. En attendant, peut-être, des retrouvailles confidentielles dans nos édens intimes ?

2 Comments

  1. Pierre C.
    Pierre C. 24 octobre 2017 at 22 h 31 min . Reply

    Pour les brûlures de l’âme, le seul baume que je connaisse, c’est le temps ; il estompe, efface parfois l’empreinte de la blessure.
    Ce qui fait, peut-être, la singulière beauté — mais aussi la dureté — de notre condition humaine, c’est notre incommensurable fragilité et donc notre propension à se blesser aisément.
    Nos blessures seraient-elles les stigmates de nos chants d’amour déçu, de nos espérances désavouées ?

  2. Raymond Espinose
    Raymond Espinose 25 octobre 2017 at 8 h 50 min . Reply

    Très beau texte en écho, cher Pierre.
    Merci.
    R.

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