De nos fantômes

Très tôt, dans nos vies si fragiles, si précaires, des fantômes viennent nous visiter. Ils prennent parfois de telles habitudes, dans l’entre-deux du sommeil, quand l’aube nous fait hésiter entre le lever et le ré-endormissement, qu’ils deviennent presque des familiers. Dans l’enfance, c’est à juste titre qu’on hésite, les évoquant, entre l’effroi et le rire. Histoires de pères noëls : ils n’existent pas, bien sûr ; et n’existent pas, non plus, les fantômes, sauf dans les films, justement, pour enfants.

A l’adolescence, les fantômes se confondent avec les fantasmes, et le drapé du mystère cache le plus souvent le corps d’une belle endormie qui ne se réveille qu’avec des gestes langoureux et en se frottant les yeux, pour notre plus grand désir, en attendant le plaisir – de la rencontre de peau, de courbes, de chair. Belles adolescences, printemps, sèves, promesses du beau et de l’intense ; promesses des sensations exacerbées, des sentiments exaltés, des passions excessives.

Ensuite, hélas, tout se gâte. La présence des fantômes se fait davantage prégnante. Et, osons le mot, menaçante. Leur voile est noir, comme les cieux d’où ils proviennent. Ils prennent le visage de ces personnages qui nous ont mis dans une situation gênante, embarrassants témoins d’un passé qu’on voudrait aboli. Mais que viennent-ils faire en nos rêves, ces troubles-fêtes, sinon les transformer en cauchemars ! Et que dire de nos morts, qui viennent nous visiter alors qu’on ne leur demande rien, trop préoccupés que nous sommes à demander à la vie, à exiger d’elle. Mais, au fond, de quel droit ! On croit se forger un destin (en tout cas, on fait tout pour le maîtriser) et l’expérience nous apprend que c’est le destin qui, la plupart du temps, fait de nous ce qu’il veut. Les formules aphoristiques qui vont dans ce sens ne manquent pas, apportant leur caution : « Si tu ne suis pas ton destin, il te traîne », dit l’une ; « Qui promène son chien est au bout de la laisse », dit l’autre. Cent autres encore. A désespérer de nos vies !

Et pourtant non, justement, nous ne désespérons pas. Braves petits soldats, nous continuons le combat comme si de rien n’était, comme s’il était possible de le gagner, alors que c’est peine perdue. Oui, tout combat, le plus beau, le plus flamboyant en apparence est perdu. Puisque tout finit.

Ne reste qu’à combattre pour le panache, « pour l’honneur », comme on dit. Oui, le combat « pour l’honneur », seul bien qui nous reste, quand tout est perdu – puisque, d’avance, tout est perdu.

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