De nos vies en leurs racines

L’enfance est cruelle. Elle ne nous passe rien. Et pourtant pour beaucoup, c’est le moment où tout se passe. Le docteur de Vienne et ses épigones se sont attardés sur le sujet. Inutile, donc, d’en rajouter. Sinon à dire qu’il existe aussi des enfances merveilleuses, protégées, comblées d’amour – parfois trop, ce qui ne va pas sans danger.

L’adolescence est intéressante à plus d’un titre. Moment des mutations extérieures, certes, mais aussi intérieures, il n’est pas rare que s’y exprime la salutaire révolte, début d’une affirmation de soi et marque d’un commencement d’autonomie. A la recherche d’une identité propre, l’adolescence est surtout menacée par l’appartenance au groupe dans lequel la personnalité peut se perdre, se diluer.

Plus souvent qu’il n’est raisonnable, les retours sur l’enfance et l’adolescence font naître chez le jeune adulte (le comportement est d’une confondante banalité) une multitude de reproches dirigés contre les parents – en attendant que la propre descendance de l’adulte se retourne contre lui car le temps, si l’on peut dire, prend son temps et met un jour tous les êtres face à leur propre vérité.

Enfance ou adolescence mal vécue – ou les deux –, indéniablement le fait est commun. Mais rendre ses parents responsables – de notre mal-être d’adulte, des souffrances qui nous accablent et que nous ne parvenons pas à apaiser, des difficultés que nous rencontrons dans notre vie présente, des revers que nous subissons, des diverses infortunes qui nous déstabilisent, des déconvenues qui nous contrarient, des coups du sort qui nous abattent, des afflictions qui nous rendent malheureux, des échecs qui obscurcissent notre horizon, des misères psychologiques qui nous meurtrissent, des détresses passagères qui nous désarçonnent, des angoisses et des peurs que les géniteurs nous auraient laissées en héritage, etc – révèle surtout une incapacité évidente : celle de se donner les moyens de forger son propre destin, de devenir celui ou celle que l’on doit être ou que l’on a choisi d’être après en avoir défini les contours (l’adhésion au précepte nietzschéen : « Deviens ce que tu es »). Une occasion, pourtant, est à ne pas manquer : « courir dans l’existence la plus grande chance personnelle » (Breton).

Car nous sommes, qu’on l’admette aisément ou pas, les artisans de de notre propre vie et de notre devenir. Notre devoir d’humain : savoir ce que l’on veut être, le vouloir fortement, tout mettre en œuvre pour y parvenir. Plus forte que la foi : la volonté. Sartre, dans la dernière phrase de l’ouvrage qu’il a consacré à Baudelaire, exprime cela excellemment et il importe d’y revenir sans cesse : « Le choix libre que l’homme fait de soi-même s’identifie absolument avec ce qu’on appelle sa destinée ».

Pour cela, il s’agit de commencer par apprendre à déblayer le terrain devant soi, c’est à dire à ne pas voir drames ou tragédies là où il n’y a que légères péripéties ou obstacles mineurs ; et ne pas être fragile au point de les transformer en situations insurmontables. L’on s’aperçoit alors que rendre les parents, l’hérédité ou l’atavisme responsables de ses propres faiblesses est, le plus souvent, sinon injustifié en tout cas toujours stupide. « L’homme est libre, écrit Julien Green dans son journal, mais il est fait de telle sorte qu’il se croit prisonnier dans une geôle étroite. Comme il l’aime sa geôle !… Et comme il la déteste aussi ! Il pense :  » Je suis un prisonnier qui rêve d’évasion.  » Mais il n’y a ni prison ni prisonnier, il n’y a que la liberté… »

 

3 Comments

  1. Pierre C.
    Pierre C. 23 novembre 2017 at 0 h 13 min . Reply

    La quête de la liberté, la conduite de sa destinée, la sculpture de soi, semblent être les étoiles qui guident tes pas sur le chemin de l’existence, cher Raymond.
    Viatique fort estimable, qui demande donc, le secours d’une volonté inflexible !
    On y devine des effluves émanant de l’antique.

  2. Raymond Espinose
    Raymond Espinose 23 novembre 2017 at 21 h 08 min . Reply

    Quel juste portrait de Raymond Espinose tu brosses là, très cher Pierre.
    J’enfonce le clou lundi avec mon billet consacré à la « Karajan attitude ».

  3. Bérangère Bonnaventure
    Bérangère Bonnaventure 25 novembre 2017 at 22 h 40 min . Reply

    Je te reconnais bien là, Maestro (Cf. le portrait que Pierre fait de ta personne) et je sais par avance ce que je vais trouver dans ton billet sur Karajan.
    Mais tu connais mon opinion à ce sujet : Hominem te esse ; memento mori.
    Bébée.

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