De la poésie de l’instant

En ce monde qui part à vau-l’eau, en cette civilisation (la nôtre, l’occidentale) qui se délite, une fois constatée l’impuissance individuelle à changer le premier, à ralentir la décadence de la seconde, que nous reste-t-il ? Tout d’abord à réajuster nos options. Le libéralisme économique appauvrit les plus pauvre tandis qu’il rassasie jusqu’à l’indécence les plus riches ; notre civilisation, qui fut dominante, subit la même érosion que d’autres civilisations dominantes avant elle. Nous reste ensuite à nous re-situer intelligemment dans notre parcours terrestre. Et, plus précisément, à saisir l’instant dans ce qu’il nous offre, ouvertement ou pas, de manière visible ou cachée, de poétique : une magnifique aurore sur une campagne endormie ou un non moins magnifique crépuscule sur l’Océan ; incidemment découverte, la perfection d’un corps ou le rayonnement d’un visage ; quelques pages d’un livre qui nous transporte au plus haut de nous-mêmes… Tant d’autres occasions, encore, de butiner dans le visible ou l’invisible, pour un exhaussement de soi-même.

Car toutes les sagesses du monde le soulignent : l’instant est à vivre dans sa plénitude. Il n’y a pas de manière plus intelligente d’appréhender la vie. En effet, le passé, qu’il fût déplaisant ou, pire, traumatisant, ne peut-être changé – de plus, il est chose morte et il ne tient qu’à moi d’en accepter ou non les traces. Quant au futur, les faits, les événements qui vont en faire un nouveau présent nous sont inconnus et, de ce fait, se révèlent inconsistants ; ils ne peuvent donc, en aucun cas, altérer mon équilibre et ma santé mentale. Seule l’issue de ce futur nous est connue. Elle est commune à tous les êtres humains : les rassasiés comme les affamés. Cette issue (fatale) nous incite justement à vivre au mieux l’instant, à saisir ce qui en fait son charme ou sa beauté.

Un poète contemporain, Alain Jouffroy, disparu en décembre 2015, se réclamait d’une « poésie vécue comme être-au-monde ». Ami des poètes surréalistes (Breton, Aragon, Michaux, Tzara…) et des peintres (Duchamp, Miro, Matta, Max Ernst…) sa vie fut approche constante d’une poésie de l’instant. Les titres de ses ouvrages, d’ailleurs, sont révélateurs de ce qui fut pour lui une véritable philosophie de vie : Une révolution du regard, Manifeste de la poésie vécue, La vie réinventée, C’est aujourd’hui toujours, Le roman vécu… Outre son goût excessif de la liberté qui le rendait, dit-on, infréquentable, Alain Jouffroy avait quelques travers (on le disait « violent et acerbe ») : il n’y a pas de personnalité singulière qui ne porte en soi sa part d’ambiguïté.

2 Comments

  1. Pierre C.
    Pierre C. 26 avril 2017 at 20 h 23 min . Reply

    Cher Raymond, je vois que tu empruntes, ici, le chemin d’une certaine espérance – notamment et entre autre – celle du « carpe diem », la seule, peut-être, qui vaille.

    En effet jouir (au sens d’une libération) de l’instant présent, sans réserve, sans peur, et vivre cela comme une offrande, est sûrement l’une des voies pour accéder à une part d’éternité !

    Je repense, soudain, à une phrase lançait au monde par un pape, il y a un certain temps : « N’ayez pas peur ! »; hé bien, je pense que cette phrase est d’une profondeur abyssale… ainsi, pour paraphraser Camus, je concluerai, donc, par : qu’il n’y a qu’ un problème philosophique vraiment sérieux : celui de ne pas avoir peur de cueillir le présent telle une offrande sacrée (dépouillée de son sens religieux).

Post Comment

CAPTCHA *