De la reproduction du réel

A propos d’art (littérature, peinture…) on est surpris, parfois, de constater, de la part de l’amateur, une exigence de vraisemblance. Mais reproduire au plus près le réel, le peindre, est-ce de l’art ? Que l’histoire inventée (définition du roman) ne soit pas vraisemblable, au fond, quelle importance ? Ce qui fait l’intérêt du roman, on le sait, c’est tout d’abord le style de l’auteur, c’est-à-dire sa façon de narrer (un certain ton, une certaine élégance) les faits et les événements, les sentiments et les sensations qui nourrissent son texte ; c’est, ensuite, l’univers que crée l’auteur, qu’il dépeint, et dans lequel on sent qu’il s’y promène avec une certaine aisance.

Et voilà que, déjà, au vu de ces deux critères essentiels, primordiaux et au demeurant incontestés, bon nombre de plumitifs de nos temps indigents s’éliminent d’eux-mêmes. Et tout d’abord ceux dont l’écriture, d’une extrême platitude, ne manifestent aucune qualité sensible (et que dire de l’absence d’originalité) ; ensuite ceux qui changent d’eau territoriale à chaque navigation : impossible de les deviner à la lecture d’une page ; ils racontent des histoires du mieux qu’ils le peuvent mais avec de faibles moyens ; et, comme, de surcroît, ils sont de faible personnalité, ils passent d’un univers à un autre, comme des faibles de cervelle.

La littérature doit-elle pour autant condamner le réel ? Nullement. La littérature est une pièce d’or à deux faces.

L’une de ces deux faces est le réel (il inspire l’auteur), l’autre représente, à la lettre, l’envers de ce réel. Il est chargé de de traquer, de le démasquer, certes, mais aussi de le transfigurer, de le maquiller.

Le pire de l’affaire est que bon nombre de « liseurs » prennent plaisir à la lecture du réel « donné » (comme on donne en pâture) par un auteur, quelquefois, du reste, avec la complicité de l’éditeur – il y a des maisons pour ça, comme on le dit à propos de la tolérance. Il y a une soif d’intimité, très proche du voyeurisme, que cherche à étancher un public parfois fort large. Ce public-là méconnaît les outils qui lui permettraient d’identifier ce qu’est une belle œuvre, ou, disons vrai, il préfère les ignorer. Cela, finalement, va plutôt bien à notre époque, tantôt vêtue des hardes culturelles de la clochardisation et du margouillis, tantôt affublée de costumes pailletés de la mystification et de l’imposture.

E la nave va.

One Comment

  1. Pierre C.
    Pierre C. 21 septembre 2017 at 22 h 30 min . Reply

    Cette petite mise au point me semble pertinente.
    Tu parles, au sujet du réel, « de le transfigurer, le maquiller »; LF Céline, parlait lui, de transposer.

    Pour ma part, je crois si peu à la réalité des choses ou à leur vraisemblance, qu’il m’arrive d’oublier que j’existe !

    Peut-être, pour illustrer ton propos, d’une manière mystérieuse et insolite, ceci :

    « Andromaque, je pense à vous ! Ce petit fleuve,
    Pauvre et triste miroir où jadis resplendit
    L’immense majesté de vos douleurs de veuve,
    Ce Simoïs menteur qui par vos pleurs grandit,

    À fécondé soudain ma mémoire fertile,
    Comme je traversais le nouveau Carrousel.
    Le vieux Paris n’est plus (la forme d’une ville
    Change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel); »

    – extrait de : Le cygne, Ch. Baudelaire.

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