83. — De la réussite, du corps et du charisme

Analyser un parcours individuel réussi présente toujours un certain intérêt. Quelques constantes peuvent être dégagées. On trouve en tout premier lieu l’importance de la rencontre (la personne croisée au bon endroit, au bon moment, et qui va, au moins pour un temps, faciliter le parcours) ; vient ensuite la part de chance (d’aucuns la nommeront hasard, d’autres providence) ; on y trouve aussi le rapport au travail (l’implication forte, la puissance d’abattage, le perfectionnisme)  ; on y trouve enfin la ténacité, la persévérance, l’obstination, toujours nécessaires dans les commencements, nécessaires aussi pour assurer une certaine durabilité dans la réussite.

Cependant, rien de tout cela ne tient si l’on n’examine pas en tout premier lieu le rapport au corps. Car c’est avant tout le corps qui conduit le bal et mène la danse. Le corps, c’est-à-dire la santé. La forte santé, l’énergie vitale (la libido au sens propre), voilà qui est à la base de tout. Toutes deux ont bien souvent rapport à l’hérédité, dont il est inutile de rappeler le poids. Mais la grande santé ne fait pas tout. Et il est de « mauvaises santé de fer » qui conduisent fort loin dans le travail et ses réalisations : Cocteau en constitue un exemple, créateur toujours mal fichu mais répondant à toutes les sollicitations ; et l’on se souvient sans doute que le Général de Gaulle, vers qui tous les regards nostalgiques ne cessent de converger, était un grand dépressif.

Evoquer Charles de Gaulle nous conduit, du reste, à évoquer un sujet qui fait débat : l’importance du charisme dans le choix d’une individualité dont la fonction sera de guider le peuple. En ces temps troublés, en effet, nous ne manquerons pas d’observer les paradoxes liés à la « figure charismatique ». Car, d’une part nous rejetons le statut de « l’homme providentiel » (nous ne le trouvons nullement en harmonie avec la modernité), auquel nous aurions tendance à préférer l’homme ordinaire qui accomplit sa tâche avec son seul sérieux et sa compétence ; car, d’autre part, l’absence de personnalité forte à la stature prestigieuse, à l’ample envergure se fait sentir avec une telle acuité qu’à une figure intelligente, fine et cultivée, en phase avec son temps et les temps à venir mais sans rayonnement, sera relégué dans un coin poussiéreux de l’Histoire avec le statut d’antiquité. Un loser.

A cet individu morne au ton de voix monocorde, les temps préféreront le clinquant d’un produit marketing mis en place par les puissances d’argent pour achever le travail, et qui aura toutes les apparences de l’homme providentiel. Ce clinquant correspond au clinquant de l’époque. Derrière lui se cache la fragilité des objets jetables, des choses périssables. Usure rapide de ce qui n’est que superficialité, apparence ; de ce qui n’est que publicité, communication.

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