De la transposition romanesque

Il semble quelquefois difficile de faire admettre aux uns et aux autres que, même si un roman s’inspire d’une expérience vécue ou de faits réels, il n’est qu’une transposition de ce vécu ; que, même s’il emprunte certains traits (physiques ou de caractère) à des personnes existantes, un personnage de papier n’est en rien une reproduction, une copie d’une personne réelle mais une sorte de mélange, généralement constitué de plusieurs personnes croisées, rencontrées, fréquentées, aimées ou détestées.

Transposition, le maître-mot. Et, vu sous cet angle, une personne « existante ou ayant existé » (pour reprendre une expression convenue) qui s’insurge de se reconnaître dans une ou plusieurs pages, voire de se croire portraiturée dans une fiction, est ridicule. Ce ridicule a ses excès : lorsqu’une personne, sans doute imprégnée ou influencée par les comportements yankees, mobilise force avocats pour conduire le créateur sur le banc des accusés. Bêtise de tout cela.

La définition du roman, pourtant, dès lors qu’on s’éloigne un peu du commun Larousse, est sans ambiguïté : le roman est une « histoire inventée ». Qu’elle s’inspire de faits réels (par exemple Stendhal, pour écrire Le Rouge et le noir, « romançant » l’affaire Berthet) n’oblitère en rien cette définition. Même la fiction autobiographique (baptisée par Serge Doubrowski « autofiction ») n’échappe pas à la définition. Dès lors que la mention « Roman » est spécifiée, un auteur devrait se trouver confortablement à l’abri.

Mais disons vrai : s’il y a confusion, s’il y a trouble dans la perception des choses, l’auteur est peut-être en partie responsable mais le lecteur ne l’est pas moins, qui ne joue pas le jeu. A chacun son contrat : l’auteur, saisissant sur son clavier les premiers mots de sa fiction signe le sien ; le lecteur, tournant les premières pages du texte, devrait adhérer sans réserve à ce que l’on pourrait appeler la « convention romanesque ».

Que chacun, responsable en son domaine y demeure, et les spécificités du roman seront préservées.

6 Comments

  1. Favrit
    Favrit 4 avril 2017 at 9 h 51 min . Reply

    Mon cher Ray, ton texte m’inspire quelques réflexions.
    Le roman est toujours un procédé.
    Quand il doit principalement à l’imagination (thriller, polar, anticipation, science-fiction…), la question ne se pose pas pour le lecteur ; il lui suffit d’adhérer à l’histoire. Mais hors de ces genres assez bien définis, la tentation est grande pour le romancier de prendre ses distances et de brouiller les pistes. Que le récit soit rédigé à la première ou à la troisième personne n’y change pas grand-chose. Si l’auteur délaisse la pure inspiration pour recourir à son expérience, à ses souvenirs, s’il veut se dissimuler derrière ses personnages, faire passer à travers eux ce qu’il pense ou voudrait lui-même exprimer (avec ou sans avoir l’air « d’y toucher »), son terrain de jeu est vaste.
    Est-ce bien important que lecteur prenne conscience de ces artifices ? En tout cas, s’il commence à vouloir démêler le vrai du faux, ça se complique. Et, comme tu le fais si bien remarquer, il y en aura toujours qui se sentiront visés, s’identifieront aux personnages mis en scène dans une histoire. Ainsi, ce qui n’est à la base que roman peut prendre une importance démesurée (Salman Rushdie en a fait l’amère expérience).
    Les exemples de transposition sont nombreux, et peut-être plus qu’on ne croit. Pour prendre quelques exemples qui me viennent à l’esprit… Lawrence dote ses personnages féminins de ses sentiments propres. Dans ses romans, Proust procède à un perpétuel exercice d’introspection. Sade a laissé entendre que les siens ne l’étaient pas tant que cela… Au lecteur de faire son marché.
    Il faut souligner pour finir que l’éditeur nomme volontiers roman ce qui ne l’est pas vraiment pour des raisons purement commerciales, afin que le texte puisse être associé à un genre établi, reconnu ; histoire de ne pas dérouter le lecteur…

  2. Pierre C.
    Pierre C. 7 avril 2017 at 22 h 34 min . Reply

    Ces différentes réflexions, autour de la question des personnages dans une œuvre de fiction (ici, le roman) et de leurs relations plus ou moins étroites avec leur auteur ou des personnes réelles, rejoignent celle que je me faisais, il y a peu : dans notre modernité écritons encore, vraiment, des romans ?

    J’entends par roman, une fiction qui appareille de l’actualité, du nombril de l’auteur, des modes et tendances contemporaines, pour prendre le large, la haute mer littéraire afin de construire un récit et des personnages qui formeront un monde en soi, singulier, celui de l’auteur qui aura su transfigurer la réalité.

    (Il est vrai que cela est rare… seules quelques œuvres y atteignent.)

    Autrement dit, si aujourd’hui certains lecteurs peuvent se reconnaître dans des récits étiquetés « roman », c’est parce que précisément ils n’en sont pas, des romans – seulement des docu-fictions, des auto-fictions. Dans un roman digne de ce nom, le lecteur ne peut, seulement, au contraire, que s’identifier au récit, au(x) personnage(s).

  3. Favrit
    Favrit 19 avril 2017 at 22 h 06 min . Reply

    Parcouru l’intégralité des commentaires. Intéressant échange. Sujet inépuisable.

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