De la vie de l’esprit

Etrange espèce, ces hommes qui s’ennuient avec eux-mêmes, redoutant même le face-à-face avec soi. Point de vertige ressenti, cependant, par ces individus, face à leur propre néant, car la modernité est là pour combler le vide de leur vie intérieure. La modernité, c’est-à-dire le portable, la tablette, internet, bref, l’ensemble de ce qu’il est convenu d’appeler « les nouvelles technologies ».

Nous vivons une ère étrange d’appauvrissement de la vie spirituelle, de dessèchement de la vie intérieure. Les Temps y contribuent, qui nous encouragent, par les publicités diverses, à « passer à autre chose ». Ce n’est pas tout : l’influence du mode de vie américain crée insidieusement en chacun de nous des dégâts considérables. L’inculture d’une large majorité d’Américains du Nord nous gagne ; nous devenons aussi superficiels, quelquefois aussi stupides, que les Yankees.

Il est vrai que l’Europe s’est laissée, par facilité, inonder des divers déchets venus d’Outre-Atlantique, notamment ces films et « séries » qui fleurent bon leur psychopathe, leurs meurtres abjects, leurs tables de dissection, leurs sirènes de police. Comment l’Amérique du Nord, qui fut notre fille, est-elle ainsi parvenue à devenir notre mère ? La réponse existe : nous nous sommes fragilisés, affaiblis, nos remparts se sont fissurés. C’est que nous avons manqué de caractère, nous n’avons pas su imposer notre culture, longtemps unique par sa richesse, sa qualité, sa finesse.

Pire encore : nous avons dilapidé l’héritage. Combien de jeunes gens de ces Temps, en effet, pourvus de leur baccalauréat, sont susceptibles de s’enthousiasmer pour un roman de Stendhal, de Flaubert ou pour un poème de Baudelaire, après les avoir lus avec appétit et/ou étudiés avec plaisir ? Et se trouve-t-il encore des adultes aptes à déguster une page de Bossuet, de Saint Simon, de Montaigne ? Enfin, existe-il, cet homme mûr qui, saisi par l’angoisse existentielle, va relire Pascal ?

La culture (littéraire, philosophique) permet l’exhaussement de soi ; elle nous élève, contribue à nous faire plus grands que nous sommes. Ceux qui sont dépourvus de vie intérieure ignorent le dialogue avec soi, avec la part la plus haute de soi-même. Lourdement carencés, l’accès à tout un monde spirituel leur est bouché : « Celui qui se dévoue à la culture du poireau est mal bâti pour ausculter les nébuleuses », écrivait, non sans humour, Saint Exupéry à l’un de ses correspondants.

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