Des basculements

Etranges basculements. Les doit-on à d’incontournables changements liés à ce qu’il est convenu d’appeler l’évolution – évolution, du reste, trop souvent confondue, à tort, avec le progrès ? Les doit-on à tout autre chose de plus mystérieux, une marche insidieuse que nous ne maîtriserions pas ? Un exemple de basculement vient immédiatement à l’esprit : celui de la pensée libertaire vers la pensée libérale.

Les idéaux de 68 s’appuyaient, entre autres fondations, sur la liberté d’expression. Voilà qu’aujourd’hui il y a des mots à ne pas prononcer, des propos à ne pas tenir, des idées à ne pas avancer, des critiques à ne pas formuler, des communautés à ne pas brocarder, des écrivains à ne pas commémorer. Des associations sont là qui veillent, vigiles de la pensée unique, sortes de chiens de garde, prêts à mordre voire à dévorer le vilain hâbleur.

Les idéaux de 68 dénonçaient, dans nos sociétés modernes, les abus liés à la consommation. Voilà que l’on est désormais encouragé à consommer toujours davantage, à dépenser toujours plus, à investir dans les toutes dernières technologies, à se procurer toujours de nouveaux biens, à parcourir sans cesse de nouveaux paysages. Qui n’obéit pas à ces injonctions, quelques intelligences, quelques décroissants exceptés ?

Ainsi, nous sommes passés de la pensée libertaire de l’ultra-gauche à la pensée policée de l’ultra libéralisme. Et si la génération de 68 qui rêvait de révolution a vu ses espoirs de changements s’évanouir, force nous est de constater que la génération actuelle est parvenue à effectuer « sa » révolution : la révolution libérale qui, elle, est parfaitement réussie. Hélas, elle ne va pas sans danger ni même sans cruauté envers les plus fragiles.

« L’homme est un loup pour l’homme ». En seulement huit mots, Hume avait impeccablement dessiné une nature dont on voulait croire que l’homme des temps à venir s’en éloignerait. La « figure » néo-libérale l’incarne dans toute son abomination.

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