Distances, Mai 2012 – Mai 2015

Espinose - Distance

Éditeur :   Sous la direction de Daniel Cohen, Orizons, coll. « Littératures », 2017

Résumé : Après Lisières, paru en 2013, voici un deuxième volume de carnets.

Dans la suite et la veine du précédent, Raymond Espinose aborde et ses préoccupations littéraires (lecture, écriture) et celles liées au contexte national (effacement de la culture, politique du chaos).
Il évoque ses goûts (musicaux, cinématographiques), en même temps qu’il révèle son intérêt marqué pour la recherche spirituelle (« l’homme intérieur », « le Haut-Pays ») et philosophique (le stoïcisme impérial).
Il poursuit sa quête autobiographique, qu’il considère comme essentielle pour appréhender le phénomène littéraire. Nous y rencontrons la même fidélité à ses références de jeunesse (la pensée libertaire, la ‘Pataphysique) et à une éthique volontariste jamais démentie.

25 Comments

  1. Favrit
    Favrit 18 avril 2017 at 9 h 00 min . Reply

    Lu hier soir jusqu’à la page 110. Passionnant. Beaucoup d’annotations que j’approuve — dois-je ajouter : « évidemment » ? Le temps qui passe inexorablement (et la conscience de plus en plus aiguë que l’on a de ce phénomène), l’adolescence envolée, mais encore si proche… Oui, je ressens aussi tout cela. Le corps se refuse à ce que nous restions jeune, mais la société aussi ; elle veut des adultes, car c’est chez les adultes qu’elle peut espérer trouver des disciples. Des gens qui pensent à leurs propriétés — la maison, la voiture — et à leur statut social. Autrement, ça ne marcherait pas.

    1. sylvain fourcassié
      sylvain fourcassié 15 mai 2017 at 18 h 09 min . Reply

      J’ai commencé à lire tes Distances, avec bien du plaisir. J’aime lorsque tu parles de ton père, et tant d’autres choses. Je continue, à ma façon discontinue et gourmande, en picorant, de goûter grâce à toi aux délices de ce vice impuni. Et quel lecteur tu fais ! A choisir un poète, pour moi, c’est Villon, et puis, anecdotiquement, cet Eustache Deschamps, à qui l’on doit : « Il ne scet rien qui ne va hors ». Arthur Cravan, c’est sa vie qui m’intéresse plus que ses écrits, sauf le superbe « salon des indépendants », sa charge contre « le juif Apollinaire », etc.

  2. Favrit
    Favrit 21 avril 2017 at 23 h 36 min . Reply

    Avancé dans ma lecture (dépassé la p.300).
    Un livre essentiel dans ton oeuvre, bien plus que Lisières, selon moi.
    Cohen a raison : ce genre te convient.
    Dès mon retour du Nord, je te confierai mes (bonnes) impressions sur l’ensemble. Et il y a de quoi ! Nombreuses similitudes, en fait, entre nous. Ta façon d’aborder la vie (et la mort), ton rapport (tes rapports) au monde en particulier… Il y a des connexions rares. Et aussi, bien sûr, pour moi des découvertes.
    Mon journal, essentiellement littéraire traitant de la période 2014-2016, répondra en écho au tien. Tu comprendras en le lisant… Mais tu as déjà pas mal compris.

  3. Favrit
    Favrit 29 avril 2017 at 5 h 08 min . Reply

    Beaucoup de notes, de réflexions, de réactions sur ce volume où l’on ne s’ennuie pas une seconde.
    C’est vrai qu’il y a des redites, des « idées fixes », mais cela fait le caractère des carnets. J’en ai lu d’autres, très bons, mais qui manquaient de jus, de puissance. Toi, c’est là, à tous les moments de ta vie et de ta pensée.

    Eh oui, les bons auteurs sont à droite, essentiellement, ce qui est rageant quand on est de gauche.
    Peu de « gauchistes » (Sartre, Vaillant). Par contre, une vraie admiration pour Ferré qu’on ne peut vraiment classer à droite… Ferré, l’athée, qui se réfère fréquemment à Dieu (409), comme Cioran. Ce qui donne un sens à l’athéisme, c’est Dieu. Sans Dieu, l’athée n’est rien.

    « Le Volcan » : un livre essentiel. Un grand moment de lecture. Sur Rousseau et Chateaubriand (168-209), ces deux autobiographies sont aussi pour moi des monuments. Pourquoi perdre son temps, en effet, avec la littérature d’aujourd’hui qui n’a plus rien à dire (158) ? D’accord avec toi. Il y a tant à découvrir du côté d’un patrimoine déjà bien installé (209). Par exemple Malaparte (359). Révélation que les deux « romans » « Kaputt » et « La peau », que m’a fait découvrir Arnaud.

    Onfray (483) s’est tout simplement émancipé de la doxa. On peut ne pas tout accepter de ses revirements mais, tout comme Finkielkraut, il démontre que le vent tourne, que le monopole de la pensée correcte prend du plomb dans l’aile.

    Au sujet du féminisme, j’adhère à tout ce que tu écris (96, 154, 392, 398, 462…). Absolument tout. Et c’est bien de l’avoir écrit. Si ça peut servir à ce débat tronqué, toujours très ou trop orienté…

    À propos de Montpellier, je ne crois pas que ce soit Chateaubriand qui ait écrit qu’à Montpellier les femmes sont belles. Il me semble que c’est dans une réplique de « L’Homme qui aimait les femmes ».
    Sur l’amour et l’éternité qui nous effleure (79) : très bon.

    La deuxième moitié du XXe siècle fut une expérience inoubliable pour qui a pu la faire (151). Et il semble que la jeunesse qui ne l’a pas connue soit en effet à plaindre (je le pense vraiment).
    Depuis, tu notes (et déplores) le retour en force de la pudibonderie (375). Régression à peine croyable pour des garçons de notre génération. Oui ! Malgré tout, ne pas renier celui que l’on a été et que l’on est toujours «quelque part » (44). Ne pas chasser l’âme de l’enfant, de l’innocence, qui est en nous. La phrase de R. Rolland (102) vient le confirmer un peu amèrement. Très bien aussi la phrase pp.69-70.

    Alcool et drogues, là on peut parler d’idées fixes, que tu reconnais d’ailleurs (485). Mais le leitmotiv est plus puissant encore sur ce thème que sur les autres. (144, 380, 405, 427, 454, 490). France, grande consommatrice d’alcool (493). Néanmoins : vin plutôt que vodka, aquavit ou bière. Ce que les statistiques ne précisent peut-être pas… Pour moi, cela change tout de même la donne.
    Ascétisme : voir ce qu’Arnaud a noté dans « Parce que l’automne est faux », à propos de nous deux !

    Je ne pense pas que rejeter les religions soit rejeter l’idée de Dieu (22). Voir Voltaire déiste.
    Être comme une composante de Dieu (396). C’est une de mes conceptions.
    À Rome, c’est la chrétienté, le monothéisme, qui a semé la discorde. Celse, en précurseur, l’explique très bien. Le catholicisme a fait beaucoup de mal à l’Europe, universalisme, conversion de masse. Mais l’Europe s’en est pas trop mal tirée, finalement. Grâce à son fond polythéiste.
    Pourquoi avoir l’angoisse qu’il n’y ait rien après la mort (468) ? Comme dit Épicure : s’il n’y a rien, nous ne le saurons pas, donc n’en souffrirons aucunement.

    Ce que tu écris sur le peuple (71, 210). Et aussi sur la « force d’inertie du troupeau » (481).
    Oui, ne pas se nourrir d’illusions sur les qualités du peuple.
    Sur la liberté qui doit être préférée à l’égalité (78, 92).
    Perte de souveraineté de la France (338), du peuple (347).
    Rôle des politiques hautains et méprisants (494).

    Mettre ses actes en conformité avec ses paroles (305), je l’ai toujours pensé. Nous vivons des temps où la parole donnée ne compte plus, où l’on évolue dans la superficialité. Ceci pas vraiment nouveau, tout de même (cf. le passage où tes « amis » te laissent en rade au péage d’Avignon).

  4. Bernard Castagnet
    Bernard Castagnet 12 mai 2017 at 11 h 04 min . Reply

    Je viens de terminer la lecture de la première année, Mai 2012-Mai 2013, de Distances.
    Des carnets, cela se savoure …

    L’évocation de l’enfance confirme ce que je pense depuis longtemps. Nous sommes la dernière génération à l’avoir vécue libre, car peu encadrée par les parents ni par des animateurs socioculturels comme c’est le plus souvent le cas aujourd’hui.
    J’aurai certainement d’autres commentaires à faire après la lecture complète du livre mais je citerais tout de même certaines phrases dont je me sens particulièrement proche du contenu:

    Devient difficile de mettre en relief sa personnalité lorsque ce qui la distingue s’oppose de manière trop radicale à ce qui permet à la société de demeurer ce qu’elle est-dans son immuabilité.

    Le dogme,l’idéologie: les ennemis de l’intelligence.

    Dieu- Il n’y a pas de Dieu au ciel;il n’y a pas de résurrection des corps;et la survie de l’«âme» est peu probable.
    La seule chose de notre vivant: le dieu intérieur.Et,avec lui,oui,indéniablement,le dialogue est possible.

    En début du livre également, un éloge fait à l’institution universitaire comme je n’en ai jamais lu ailleurs. Les futurs bacheliers doivent, dans leur liste de vœux pour leur orientation post-bac, mettre en dernier l’université. Pas question de les encourager à y accéder par choix !

  5. sylvain fourcassié
    sylvain fourcassié 15 mai 2017 at 18 h 10 min . Reply

    J’ai commencé à lire tes Distances, avec bien du plaisir. J’aime lorsque tu parles de ton père, et tant d’autres choses. Je continue, à ma façon discontinue et gourmande, en picorant, de goûter grâce à toi aux délices de ce vice impuni. Et quel lecteur tu fais ! A choisir un poète, pour moi, c’est Villon, et puis, anecdotiquement, cet Eustache Deschamps, à qui l’on doit : « Il ne scet rien qui ne va hors ». Arthur Cravan, c’est sa vie qui m’intéresse plus que ses écrits, sauf le superbe « salon des indépendants », sa charge contre « le juif Apollinaire », etc.

  6. Pierre C.
    Pierre C. 16 mai 2017 at 18 h 36 min . Reply

    Agréable lecture, que nous offre ces « Distances ».
    Je m’y promène d’une façon erratique, tel un vol d’hirondelle; reviendrai ici, y préciser mes sentiments quand je serai plus avancé dans ma lecture.
    Je relève seulement, dès à présent et subrepticement, quelques lignes de force: la littérature, la quête de la liberté, l’enfance et la jeunesse qui s’estompent au lointain, les jeunes filles, la musique…

  7. Michel Braud
    Michel Braud 26 mai 2017 at 14 h 01 min . Reply

    Cher Raymond Espinose,

    il est toujours un peu surprenant mais aussi stimulant d’établir un dialogue avec un diariste par journal interposé : le fait que vous évoquiez ce que j’écrivais de Lisières il y a quelques années me renvoie à ma lecture de l’époque qui vient percuter celle de Distances en cours.

    Pour ne pas vous le cacher, je conserve dans ce dernier volume l’impression d’un « entre-deux de l’aveu » (j’avais oublié ma formule), même si vos « Essais d’autobiographie » et autres « Dérives » introduisent une dimension narrative qui vient rompre le caractère à dominante réflexive de votre journal et introduire une nouvelle profondeur. Ces fragments autobiographiques font de plus écho — mutatis mutandis — à ce qu’a pu connaître un enfant de la campagne, dans le Pays Nantais, une dizaine d’années après vous.

    Toutefois, cela ne réduit pas l’impression générale du volume : on ne peut qu’être frappé par votre plaisir à raisonner, commenter, prendre de la distance (!) vis-à-vis de tout ce qui occupe votre esprit… Quitte, ici ou là, et parfois ici et là, à prendre le public commun à contre-pied. Vous jouez avec votre lecteur (qui n’est peut-être pas le public commun) sans l’affronter directement — et avec lucidité, comme on le note à lire ce que vous dites de l’anarchiste et de l’anarque.

    Bien cordialement, en vous souhaitant de bons volumes de journal à venir,

    Michel Braud

  8. Aube L.
    Aube L. 26 mai 2017 at 20 h 26 min . Reply

    Je ne comprends pas les dernières lignes du commentaire de Michel Braud.
    Si quelqu’un veut bien m’expliquer, je suis preneuse.
    Aube.

  9. Arnaud B.
    Arnaud B. 29 mai 2017 at 15 h 38 min . Reply

    1. « Quitte, ici ou là, et parfois ici et là, à prendre le public commun à contre-pied. »
    Il veut dire que R.E. ne pense pas comme les autres, qu’il n’est pas dans la doxa.

    2. « Vous jouez avec votre lecteur sans l’affronter directement »
    J’imagine qu’affronter directement le lecteur, ce serait plus de sincérité, plus d’aveu (mais la sincérité n’est pas une catégorie littéraire, ce que les gens croient, à tort) ;

    3. « — et avec lucidité, comme on le note à lire ce que vous dites de l’anarchiste et de l’anarque. »
    et peut-être davantage d’enseignement, mieux l’enseigner, ce lecteur.

  10. FRANCIS
    FRANCIS 1 juin 2017 at 16 h 15 min . Reply

    Ai commencé la lecture de Distances en lisant la première année. Je note une continuité avec Lisières en retrouvant tes thèmes favoris. Une nouvelle fois, j’ai l’impression d’assister à une exposition de tableaux représentant des scènes de la vie vécue et rêvée du narrateur. La richesse de ces pages offre un véritable plaisir de lecture et je partage l’avis de ton éditeur qui estime que ces carnets sont une excellente production.

  11. Françoise
    Françoise 27 juin 2017 at 14 h 39 min . Reply

    Je n’ai pas emporté Distances en Norvège, ni dans le Lot, ni à Berlin, ni dans le Marais poitevin… Mais le livre m’a suivi en Espagne.
    Premier arrêt dans ma lecture sur la p 14 : « J’essaie de me re-situer dans le grand Tout, dans le grand Ordre, dans le grand Ensemble, dans la grande Harmonie universelle ». Et p 31 se retrouve ce « grand Tout cosmique », « qui me dépasse ». Je trouve cette attitude plutôt pascalienne, mais les espaces infinis ne t’effraient pas, plutôt te réconfortent ; l’homme devenu poussière d’étoile et là tu acceptes cette dissolution de ce moi que tu revendiques si haut. Je pense que c’est là la clé de voûte de ta spiritualité. Au fil de ma lecture maintenant achevée, je n’ai pas retrouvé la même intensité inquiète que dans Lisières ou les premières pages de Distances ; tu « n’essaies » plus, tu as plus de sérénité, si j’ose dire car certitude des mots (p 371) « Dieu, c’est le Grand Tout, l’Harmonie universelle, l’Ordre cosmique. Et d’ailleurs ne peut être que ça. ». Tu as retrouvé « le grand Horloger »…non point de suspension mais point final sans interrogation.

    Je retrouve toujours la marque indélébile de ta personnalité : ton orgueil qui peut être dur (p 25). Parfois irritant pour celui te lit. Mais tu implores à la p 259 l’indulgence, « Le narcissique se croit fait d’une essence supérieure. Ne le jugez pas trop sévèrement : il sur-compense tout simplement ses fêlures ». Je constate à nouveau ta résistance, ta volonté, ton refus de reculer, ton opiniâtreté, ta constance dans l’effort de toujours progresser ; c’est l’éthique du dépassement. Les pages sont nombreuses : p 241 : « Mon ascèse n’est pas assez dure ; assez pure ; pas assez rigoureuse… » . Etonnant comme tu te flagelles au moral comme au physique. Footing « guerrier », « douche glacée » ; résumé aussi de cette éthique p 486 : « Elle implique des sacrifices mais aussi des brûlures secrètes et quelquefois l’expérience de la douleur. » C’est vraiment ce qui est constant tant dans Lisières que dans Distances, avec bien sûr ta dévotion à la littérature.

    Distances est, du reste, un livre très dense par ta culture littéraire où foisonnent non les dialogues du café du commerce mais ceux d’un cercle littéraire pour rares initiés partageant ta passion. Personnellement, je trouve ces passages longs… D’où ma réserve quand tu traites violemment d’ « incultes » ( p 119) ceux qui ne partagent pas tes domaines de connaissance. Tu ne refrènes pas tes jugements de valeur, alors que l’on peut ignorer Maurras et Morand sans être le dernier des idiots. Ignorer n’est pas irréversible.

    Plus que dans Lisières, tu retraces (Traces — Essais d’autobiographie) ce que fut ton enfance et surtout ta jeunesse. Quel appétit, quelle soif de vivre! Quel tourbillon ! Quel fêtard ! Joyeux drille, bel hâbleur, baba-cool observateur et profiteur, pas très moral non plus. Visiblement dans ces passages autobiographiques, par séquences datées, tu t’efforces de retrouver ce « moi » que tu fus. Tu fais preuve me semble-t-il de plus de lucidité ou de modération dans leur évocation que dans Lisières et cette fois-ci, je n’ai plus le sentiment de suspicion d’une jeunesse enjolivée… De plus ces retours sur le passé permettent l’écriture de beaux passages comme à la p 177 : « Enfants, au pied de la montagne… Une vie ce n’est rien ». J’ai aussi trouvé un passage poignant, profondément tragique selon moi ; p 472 ; il commence lyriquement métaphorique : « Ainsi le grand livre de la jeunesse… puis les accents deviennent très sombres « une réalité triste, maussade, saumâtre » et s’achèvent à la manière de Bossuet : « Mais l’essentiel est vécu et la messe est dite. Missa est ».

    Et cette énergie créatrice qui t’habite ! Ton objectif est difficile à comprendre et semble mystérieux au lecteur : (p 239) « Quête d’un objet supérieur, d’un but qui nous dépasse. Tout mettre en œuvre (le meilleur de soi-même) pour atteindre l’objectif que l’on s’est assigné. » Toujours ta quête de « l’inaccessible étoile », mais cela est plus discrètement exprimé dans Distances que dans Lisières. Cette énergie (créatrice) souffle et t’anime ; pour toi elle est vitale. P 246 : « Mon livre le plus ambitieux, cependant, s’appellera La réponse faite à Mona. Ensuite, je pourrai me reposer, je crois. » Mission accomplie ? Terminé ? Non, je te souhaite d’écrire ce livre et qu’alors surgira un autre impératif ; tu ne te reposeras pas tant que tu vivras.

  12. Francis Labarthe
    Francis Labarthe 27 juin 2017 at 14 h 41 min . Reply

    Pourquoi donc ce pavé me semble léger ? Ne surtout pas se méprendre sur le sens de cette légèreté. C’est que ce livre distille un souffle d’air frais, un peu comme si l’on entreprenait une randonnée alpine. Le propos, qui a de la tenue et du poids, élève le lecteur, grâce aux ingrédients accumulés au fil des jours, restitués ensuite, non sans une certaine gourmandise. Cette écriture travaillée, ciselée est celle d’un orfèvre ; elle atteint parfois des hauteurs où l’air se raréfie, devient éthéré, autrement dit précieux.

    Avec ces trois années de travail quotidien, ces carnets révèlent la vie de l’auteur, plus précisément ce qu’il veut bien en donner. Bien sûr, le passé ressurgit souvent puisqu’il a été fertile en événements festifs liés à l’adolescence et reste, de ce fait, prégnant. Mais on côtoie aussi une vie d’intense activité où la liberté absolue reste le maître mot. Un idéal parfois difficile à assumer sous la contrainte des usages de la société. Il est vrai que, plus tard, les principes s’assoupliront avec l’âge de la sérénité, cet âge d’or.

    En fait, Distances est une longue chronique, une sorte d’épopée, et qui grandit aussi le lecteur. L’auteur y aborde ses thèmes favoris et évoque les lectures qui ont forgé sa personnalité — ou du moins qui y ont contribué. On peut y noter, du reste, trois thèmes récurrents :
    — la présence constante du philosophe allemand Jünger (il semble un référent incontournable).
    — l’importance du cercle des initiés du dimanche matin (on y palabre énormément de littérature, suite aux lectures effectuées).
    — la perception, en filigrane, de cette épée de Damoclès prête à trancher le fil de la vie, selon son bon vouloir ou par le plus grand des hasards.

    La réflexion sur la mort — cette mort bel et bien programmée pour chacun d’entre nous — est en effet omniprésente mais le pessimisme engendré par cette perspective est passager et l’optimisme renaît, tel le Phénix de ses cendres. Ainsi, la préoccupation de la finitude s’éloigne tel un horizon libéré des nuages qui l’encombraient. Distances incite justement à la distanciation mais ce livre est à lire de très près, disons plutôt attentivement, afin d’en capter la substance nutritive, comme une leçon de bonheur à partager.

  13. Bernard Castagnet
    Bernard Castagnet 3 juillet 2017 at 15 h 09 min . Reply

    La lecture de Distances m’a été particulièrement agréable mais aussi et surtout profitable car il est rassurant de voir exprimé précisément ce que l’on a souvent soi-même pensé ( mais ce que nous savons ,il est bon, parfois, de le lire sous la plume d’un autre. C’est comme une confirmation p 398) .

    J’ai été particulièrement intéressé par le retour au fil des trois années, de thèmes qui sont souvent abordés: l’éthique personnelle, la société, la spiritualité, l’éducation .
    Un aveux en fin d’ouvrage: certes, j’avoue: une sorte de prosélytisme; mais pour la bonne cause. Je crois qu’on appelle cela:«prêcher la bonne parole» p 447. Dans les dernières pages, les deux paragraphes sous le titre Le moment de conclure se font d’ailleurs beaucoup plus catégoriques.

    Comment ne pas adhérer à l’essentiel de ce qui est développé concernant l’éthique personnelle? L’exigence de dignité( «Faire pitié: l’horreur de l’horreur»); le combat pour l’émancipation ( la sienne mais aussi celle des autres); le respect de la parole donnée.

    De même pour l’analyse de l’état de la société: le règne de la pensée unique; l’ultralibéralisme difficile à remettre radicalement en cause par peur d’une éventuelle révolution (voir l’exemple grec); l’agonie de la gauche; la primauté du sociétal sur le social; la suprématie de l’Europe.

    Le thème de la spiritualité: l’adhésion au christianisme est le plus souvent liée à l’espoir (la certitude?) d’une résurrection (à ce sujet, le paléontologue Jean Chaline, dans un ouvrage lu dernièrement, évoque le fait que Paul de Tarse a amusé les philosophes grecs rencontrés à Athènes en présentant le concept de résurrection des morts); le repoussoir que représente l’institution catholique; la revendication d’un christianisme de culture face à la progression d’une autre religion, l’Islam bien-sûr, conduit à quelques concessions qui m’ont surpris (baptisé donc catholique…).

    L’éducation est parfois évoquée : une instruction rigoureuse et l’exemple des élites ( mais celles qui pourraient motiver les élèves semblent difficiles à définir…) ; l’évocation des « casquettes » de nos banlieues m’a parfois paru faire trop cliché ( il est difficile d’espérer d’eux qu’ils comprennent que l’émancipation ne peut venir que de la culture quand on connaît les renoncements du système éducatif qu’ils subissent et le français indigent est malheureusement une caractéristique commune à une grande partie de la jeunesse…).

    A part cela, je partage le choix de mettre Charlie Parker en tête de liste des boppers!

  14. Bérangère Bonnaventure
    Bérangère Bonnaventure 10 juillet 2017 at 19 h 57 min . Reply

    Il faut disposer de beaucoup de temps pour lire un pareil pavé.
    De plus, pour ma part, beaucoup de références me sont inconnues.

    Une réflexion incontestablement enrichissante cependant.
    Et, en arrière-plan, le portrait d’un homme en quête de lui-même.

    Bébée.

  15. Philippe S.
    Philippe S. 25 juillet 2017 at 14 h 22 min . Reply

    C’est de ma retraite lotoise, près des lieux de mon enfance, que je termine la lecture de tes carnets. Ceci n’est pas anodin en effet, car les pages appelées  » traces » de ton livre prennent un autre relief sous la chaleur bienveillante de Puy l’Evêque .

    Je suis rassuré, les thèmes qui te sont chers sont toujours présents à savoir : le sens à donner à sa vie, ‌la liberté et surtout la mort non pas en tant que telle mais il me semble plutôt son approche, le questionnement sur l’après .

    Le style, toujours le style, tel est ton credo. Sur ce point tu fais preuve d’une grande rigueur et tes nombreuses références littéraires font des carnets une œuvre riche qui ne peut laisser indifférent et pousse même à la réflexion voire à l’introspection.

    Ceci est le cas pour moi et je le dis sans détours : la lecture de Distances m’a perturbé car tu évoques des thèmes et poses des questions qui me travaillent depuis peu .
    Suis-je sur la route de la sagesse ?

  16. André Dedet
    André Dedet 2 septembre 2017 at 17 h 16 min . Reply

    Feuilletant Distances, comme pour prendre en main l’ouvrage que je vais lire, je note que Françoise, à propos de ton précédent volume de Carnets, indique qu’il y a de « l’orgueil ». Le mot est connoté mais certainement juste quoique disant du banal. Mais c’est la règle : on ne peut pas parler de soi si l’on est convaincu de sa médiocrité. Ce qui intéresse, à la lecture, c’est bien d’aller à la découverte d’une singularité qui est comme une goutte de l’humanité. Il n’y a pas deux gouttes qui se ressemblent. A moins d’être misanthrope… C’est donner du sens aux petits faits sous condition de séduction stylistique.

    Quelques remarques de type « petit bout de la lorgnette » :

    1. Affaire Russier : le père Mario Rossi était professeur de phonétique à l’université d’Aix et militant communiste ne plaisantant pas avec la morale.
    Simone de Beauvoir, à Marseille, eut moins de malheur pour avoir séduit l’une de ses élèves.

    2. Chardonne fut considéré comme l’écrivain du demi-siècle et, lui, était convaincu de l’être. Que le pôvre Nimier est à plaindre de l’avoir côtoyé !

    3. En accord sur le foot féminin mais il y a plus obscène encore : des matchs de rugby féminin. Non content de porter des tenues d’hommes, elles ont des soutien-gorge de torture qui oppriment leurs seins. Au tennis, les filles portent des jupettes même lorsqu’elles sont éléphantesques, comme les soeurs W.

    4. « On se bat puis l’on meurt » (p. 434). On pourrait y voir un lapsus. Cela me fait penser à mon ami Michel Arrivé qui avait préparé un programme pour organiser la cérémonie de ses funérailles (avec lecture de la scène 1, acte 1 de Ubu) ; en quatrième ceci :
     » La meilleure façon de parler, c’est de mettre un mot devant l’autre et
    de recommencer.
    Comme pour marcher : ce n’est pas la meilleure façon,
    c’est la seule.
    Et le discours n’est donc, par cet asservissement au temps,
    qu’un acheminement vers la mort, une façon constante de dire la mort,
    jusqu’au moment où on cesse de la dire : quand elle est là.
    Le mot, c’est la mort sans en avoir l’R »

    Michel Arrivé.

    5. Si était vraie l’affirmation fantasmatique proposée par Dominique de Roux (Mademoiselle Anicet, 1960), au demeurant talentueux jeune homme, affirmation selon laquelle le torero éjacule à la mise à mort, cela verserait la corrida dans le dionysiaque, alors qu’il s’agit, à l’inverse, d’un rite apollinien. Le sacrifice au dieu se fait dans la lumière. Foin de messe messe noire ! Foin de part de l’ombre pour les candides aficionados angéliques ! Comme chacun devrait le savoir, ils sont comme le petit de la brebis encore à la mamelle et que même les mouches n’ont pas peur de lui ; si purs que, dit-on, les prêtres espagnols dispenseraient de confession les porteurs d’un billet d’arènes. Une exception, cela va de soi : le très prétentieux Manuel Valls.
    « Rien ne ressemble plus à un coucher de soleil qu’une corrida ». Le grand écart, 1923, Stock. C’est bien du Cocteau : c’est joli, ça peu plaire à beaucoup de monde.

  17. Viridis Candela
    Viridis Candela 14 septembre 2017 at 17 h 41 min . Reply

    (Extrait)

    Dans son nouveau volume de notes, l’estimé Raymond Espinose se montre anarchiste défilant avec les anarchistes (car les anarchistes défilent), ascète autodiscipliné (« L’ascèse est mon ivresse », p. 490), collectionneur de demoiselles, ennemi du tourisme et imprégné de Torma.

    S’il met régulièrement en parallèle l’anarchisme et la ‘Pataphysique, qu’il a conjointement découvertes jeune homme, il note actuellement quelques distances, justement (p. 217). Et de faire un éloge torméen de l’anarque, car l’anarque, distancié du système, est « inatteignable ».

  18. Fernando Arrabal
    Fernando Arrabal 21 septembre 2017 at 9 h 56 min . Reply

    Vous avez très bon goût
    et une excellente mémoire,
    cher et estimé Espinose.

    Arrabalaïquement
    en ses arrabalesques

    Fernando Arrabal.

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