Du bon temps

Le bon temps ne se conjugue qu’au passé. C’« était » le bon temps, ça n’« est » jamais le bon temps. Bref, le bon temps, c’est toujours hier. Le bon temps, c’est le miroir aux alouettes, l’illusion d’optique. En effet, d’un passé qui ne peut-être une absolue perfection car la perfection en la matière n’existe pas, je garde le meilleur, le plus beau, le plus riche, le plus agréable, le plus plaisant. Passé au tamis, du temps enfui n’émerge que la part lumineuse

Laissons de côté le temps de la soldatesque passé dans la chambrée : le service national n’existe plus guère et le militaire qui, aujourd’hui, présente les couleurs (plutôt qu’il ne les défend) a choisi la vie qu’il mène, ce qui fausse la perspective. A l’adulte d’aujourd’hui ne reste que le souvenir de ses années-lycée et, remontant plus avant, celles de ses séjours d’été passés « en colo ».

Quels souvenirs plaisants peut-on garder d’un internat de lycée ? Sorte de prison qui nous coupe du noyau affectif et dont les contraintes sont les mêmes que dans les maisons de détention : horaires de repas, horaires de coucher, nourriture peu alléchante, comment est-il concevable d’y trouver quelque charme ? Période, du reste, liée aux études donc à l’effort soutenu exigé de l’extérieur de notre être propre, pour des objectifs la plupart du temps fixés par d’autres que nous, et qu’il nous faut atteindre afin de ne pas décevoir.

Et pourtant, voilà qu’on fait en sorte de trouver belles ces années. On arrange un peu le réel, on le transforme ; on enjolive le décor, on le modifie ; on garde les bons moments, on recense les moments de vie intense ; on sélectionne les amitiés les plus plaisantes, on retient les merveilleux liens indéfectibles. Bref, on peint en rose les murs noirs de nos prisons adolescentes.

Remontant encore dans le temps, il y a ces journées de centres-aérés ou, pire encore, ces séjours de colonies de vacances (trois semaines, vingt-et-un jour, autant dire une éternité). Tout n’y est que souffrance car l’enfance y est jetée sans bouée dans l’océan tumultueux de la vie de groupe. Les périodes coupées du cocon familial paraissent davantage que longues : interminables ; les conditions de vie, pour le jeune enfant : terribles. Et, alors que l’enfance doit être l’apprentissage de l’autonomie, c’est la contrainte et la coercition sur de jeunes cerveaux qui est pratiquée, de même que la dure réalité de la vie communautaire, son apprentissage, souffrance extrême pour le jeune esprit individualiste.

Pourtant, voilà que l’on s’arrange, se retournant sur soi, pour ne voir que fraîcheur de la vie, ciel azuré de l’innocence dans ce passé pourtant plein de souillures, quelquefois vécu sous les voûtes humides de la corruption.

Ainsi, ce « bon temps » n’est « bon » qu’en nos trompeuses rêveries et dans le miroir déformant de nos passés toujours enjolivés. Alors, disons vrai : en ces divagations autour de notre vécu, il s’agit surtout de ne pas nous décevoir, de ne pas décevoir l’image que nous avons de nous-mêmes.

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