Du Bozo Circus

Il fut un temps, désormais lointain, où l’intellectuel jouait un vrai rôle dans la Cité – un rôle efficace, positif, dans la perspective d’une transformation de l’homme et de la société. Penseur, écrivain, philosophe de véritable influence, le peuple, d’ailleurs, savait, le moment venu, leur rendre un poignant hommage (obsèques de V. Hugo, de J.-P. Sartre…).

Aujourd’hui, l’intellectuel d’éventuelle envergure, le penseur de poids supposé, s’est effacé, fondu dans la grisaille des Temps ; il ne remplit plus sa fonction de contre-pouvoir ; à l’inverse, il s’est, le plus souvent, compromis avec ce pouvoir, fût-il simplement médiatique (il n’est pas des moins influents), se laissant corrompre par lui. Quelquefois, pire encore, il glisse à l’oreille de tel ou tel président quelque idée saugrenue aux conséquences désastreuses lorsqu’elle est écoutée et suivie d’effets.

Celui-là, « payé pour trahir » la pensée juste (il « sait » mais se tait, ayant méticuleusement évalué son intérêt) ou la pensée noble (il utilise à l’occasion, sans gêne particulière, une rhétorique vulgaire), est dangereux. Forcément plus dangereux, cela va de soi, que l’intellectuel (prétendu ou estampillé tel par les médias) dont la pensée, d’une faiblesse infinie, est quasiment ignorée (d’ailleurs, ce loser ne « vend » guère), pauvre hère abandonné à la solitude coutumière des « petits formats », et qui se trouve quelquefois invité sur un plateau d’un Bozo Show pour faire de la plate figuration – en quelque sorte un faire-valoir qui ne présente aucun danger.

La pire espèce cependant est constituée de ces penseurs indigents dont les noms se trouvent au plus haut de l’affiche – médias complaisants et complices –, puissances d’argent et « relais » accompagnant leur démarche tendancieuse, aux buts inavoués mais évidents et clairs. Influençant la pensée de la masse, ils la conduisent dans la bonne direction (celle que la Superstructure leur dicte), comme l’instituteur conduit le petit enfant par la main, l’aidant à traverser le passage piéton. Ce sont des censeurs : ils veillent à ce que l’on pense bien. Mais ils avancent masqués. Purs produits de l’ultra-libéralisme (leur accointance avec la finance internationale est connue), ils sont dangereux à plus d’un titre.

Etrangement, alors que d’aucuns se laissent berner par ces clowns de la pensée, des philosophes français d’incontestable qualité, purs produits de notre vraie tradition de raison, d’esprit et d’intellect, bénéficient d’une large audience à l’étranger, mais, hélas, nullement chez nous. Quant aux autres membres de cette heureuse famille hexagonale (les esprits fins, déliés et lucides, dotés d’une culture qui force l’admiration) ou bien on les ignore, ou bien on les fait taire, ou bien on déforme leur pensée afin de les ostraciser. Les plus intelligents et les plus intègres d’entre eux ont compris qu’il ne fallait surtout pas mettre les pieds dans cette fange, le risque de s’y enfoncer insidieusement comme dans un marécage n’y étant pas moindre…

La pensée unique – et son corollaire, l’argent de la haute finance – l’a emporté.

4 Comments

  1. phil
    phil 7 novembre 2016 at 19 h 07 min . Reply

    Je trouve votre analyse sur la place des intellectuels dans la cité pertinente . On peut en effet dire que la relation des élites avec les médias en particulier est faussée car ces  » pseudo-intellectuels » sont souvent plus soucieux de leur image que du contenu de leur message . Alors de là à changer le monde ? On peut légitimement s’interroger sur leur capacité à résister aux sirènes de l’ultra libéralisme .

  2. Pierre C.
    Pierre C. 8 novembre 2016 at 0 h 02 min . Reply

    Cher Raymond, je souscris volontiers à ton réquisitoire, sur la place et la qualité de l’intellectuel d’aujourd’hui, par opposition à celui d’hier mais j’aimerais y apporter ici quelques nuances:
    Les intellectuels de jadis, certes, avaient une autre stature et jouaient, comme tu le mentionnes, un rôle d’éclaireur, d’éveilleur sur les questions de transformations sociales, auprès du grand public, par les voies de la radio, la presse et la télévision; mais pour beaucoup et non des moindres (Aragon, Sartre…), ils servaient, si j’ose dire, « une soupe » communisante, marxisante et pro-soviétique aux forts relents de sectarisme ! Un intellectuel ne prêchant pas la bonne parole de saint Marx était voué aux gémonies !
    Heureusement, certains autres (Aron, Lévy-Strauss, Foucault, Barthes…) dont l’éclat brille encore, n’ont pas suivi ces « rouges » chemins semés de folles idéologies !

    Pour le reste, ta peinture des « trois types » d’intellectuels que l’on peut écouter, voir ou lire aujourd’hui dans le « Bozo Circus » me paraît tout à fait réaliste et juste (j’ai cru voir passer entre les lignes, Bernard-Henry Lévy et Alain Minc ! ).

  3. Pierre C.
    Pierre C. 9 novembre 2016 at 0 h 10 min . Reply

    Merci, cher Raymond, de la suite donnée à mon commentaire, qui d’une part me donne l’occasion d’apprendre l’attitude honteuse, donc, des Staliniens vis-à-vis des libertaires durant la Guerre d’Espagne, et d’autre part de préciser – en abondant dans ton sens – que les égarements idéologiques de beaucoup d’intellectuels, que je soulignais, n’enlèvent rien, en effet, aux qualités intellectuelles et humaines de ces derniers, notamment Sartre et Aragon dont j’apprécie une partie de leur œuvre.

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