Du brouillage

Le paysage est clair, net et pour tout dire lumineux. Puis un voile de brume le recouvre. Le voilà devenu flou. Quelquefois une pluie légère, apportant une sorte de grisaille, le masque. On n’en reconnaît plus les contours. La forme des maisons s’efface, les arbres ne présentent plus qu’une silhouette fantomatique.

Il en va de même, dans nos sociétés modernes, de quelques concepts jadis nettement marqués et qui, le temps effectuant son habituel travail destructeur, ont été floutés, comme le sont parfois certains visages dans l’étrange lucarne.

Par exemple, on apprenait autrefois en nos lycées que le paysage politique se composait d’une droite et d’une gauche, chacune des deux idéologies possédant des caractéristiques propres.

La seconde, était soucieuse de justice sociale et luttait pour une meilleure répartition des richesses ; elle était progressiste, internationaliste, plutôt agnostique ou athée ; sa préoccupation première : le sort des classes laborieuses. Le peuple exploité et les intellectuels éclairés constituaient la Gauche.

La première, apprenait-on encore, mettait l’entreprise et le patronat, donc l’argent, au plus haut. Plutôt passéiste, elle était soucieuse d’ordre et de sécurité, accrochée aux valeurs anciennes, notamment à une certaine conception traditionnelle du couple et de la famille. Elle était catholique, hexagonale et proche de son armée. Privilégiés et nantis, grands et petits bourgeois constituaient la Droite.

Progressivement, ces repères nets et précis se trouvèrent déformés, distordus, jusqu’à complet effacement. Les idéologies de droite et de gauche ont disparu, laissant place à un dogme unique : le néo-libéralisme. Et à un seul type d’organisation politique : la social-démocratie. Nous voilà désormais embarqués dans le dernier wagon d’un train à grande vitesse sans conducteur. Point de chauffeur nécessaire : la direction des voies est d’une rectilignité parfaite (mais qui donc l’a voulue telle?), l’informatique fait le reste.

Et ce TGV fonce à une allure folle, ne se préoccupant ni de sa droite ni de sa gauche, et ne dirigeant aucun regard – surtout pas – sur les bas-côtés où ne semblent bouger qu’à peine les errants en haillons (tels les chemineaux de jadis – ceux qui « cheminaient » – et autres cheminots – ceux qui entretenaient les voies), de plus en plus nombreux.

Quel autre destin imaginer à ce TGV transfrontalier aux rames remplies d’or, ce TGV voué au culte de Mammon, sinon une trajectoire s’achevant en un heurt violent contre l’Inattendu, voire l’Impensable ?

2 Comments

  1. Pierre C.
    Pierre C. 17 février 2018 at 18 h 33 min . Reply

    Pour contrer cet état de fait que le (néo-)libéralisme et son cortège d’affiliés dominent la société, le monde, on en viendrait presque, avec Baudelaire, à penser :

    « Il n’y a de gouvernement raisonnable et assuré que l’aristocratique.
    Monarchie ou république basées sur la démocratie sont également absurdes et faibles » – (Mon coeur mis à nu)

  2. Raymond E.
    Raymond E. 17 février 2018 at 22 h 15 min . Reply

    Trois formes de régimes, en effet, et donc trois manières d’exercer le pouvoir : la démocratie, l’autocratie et l’aristocratie.
    Le régime aristocratique (ou « gouvernement des meilleurs ») évoqué par Baudelaire dans ses écrits intimes : un pouvoir qui serait exercé par une assemblée de probes et compétents esprits. Une sorte de collégialité dont le noble objectif serait d’améliorer le bien commun et les conditions de vie.
    Cela nous changerait, en effet, du monarque, fût-il républicain, et des oligarques issus de l’ENA.
    Je repense à Jünger qui, lorsqu’on lui demandait où il se situait, au juste, politiquement, répondait :
    « Je suis pour les peuples et les aristocraties »

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