Du cinéma « littéraire »

Si deux cinéaste ont aimé et la littérature et l’ont prouvé, ce sont bien John Huston et Lucchino Visconti. Le premier adapta, entre autres auteurs, Melville (Moby Dick), Gary (Les racines du ciel), Kipling (L’homme qui voulut être roi) ; il s’attaqua même à une adaptation de la Bible, ce qui est, on en conviendra, un sacré défi. Le second, quant à lui, adapta Camillo Boito (Senso) Dostoïevski (Les nuits blanches), Camus (L’étranger), D’Annunzio (L’innocent) et, ce qui n’était pas gagné, loin de là, Thomas Mann (Mort à Venise). Il semble, cependant, que ce soit plus particulièrement un titre de roman qui soit lié à chacun de ces deux grands cinéastes : Au dessous du volcan pour le premier, Le Guépard pour le second.

Tenter d’adapter Le volcan était une entreprise des plus risquées : trop de passages de tortueuse psychologie (liés notamment aux délires éthyliques de Geoffrey Firmin) ne pouvaient, à l’évidence, « passer » à l’écran. Et comment rendre ce qui explique tous les tourments du Consul, à savoir : son terrible sentiment de culpabilité (ces soldats allemands morts brûlés dans la soute d’un navire qu’il commandait lors de la première guerre mondiale) et l’impossibilité de reconstruire avec Yvonne ce qui a été détruit, leur couple même (Yvonne a trompé Geoffrey avec le réalisateur Jacques Laruelle et avec le propre frère du Consul) ? John Huston, de son propre aveu, a beaucoup élagué le roman pour réaliser son film. Mais pouvait-il en être autrement ? Le cheminement, sinon « l’intrigue » (du reste très fragile), demeure, et là, peut-être, se situe l’essentiel. Huston nous présente des personnages (dont il a limité la galerie) psychologiquement plutôt bien marqués, même si Albert Finney, qui interprète Geoffrey Firmin, manque à l’évidence d’intériorité et si ses scènes d’alcoolisme sont surjouées (grimaces, mouvement de bras). Mais l’important, on en conviendra aisément, consistait pour le cinéaste à rendre crédible la descente aux enfers du Consul, son parcours halluciné qui le conduit dans la mort jusqu’à la décharge publique où l’accompagne un chien ; consistait, aussi, à ne ne pas trahir le roman, son esprit. Et de ce point de vue, le film est une incontestable réussite.

L’adaptation du Guépard se trouve au centre de la filmographie du cinéaste italien. Ce qui, dans la lecture du roman, interpella dès l’abord Visconti, ce fut « le drame du Risorgimento, revécu à partir de la grande, fascinante et complexe réalité sicilienne. » Ensuite, bien sûr, l’indiscutable poésie qui se dégage du roman, de même que l’analyse sociale davantage que suggérée, ne pouvaient laisser, on s’en doute, le cinéaste indifférent. C’est ainsi qu’au cours d’un entretien avec Antonello Trombadori, Visconti déclara : « J’ai été stimulé à la fois par de pures émotions poétiques (les caractères, les paysages, les conflits entre l’ancien et le nouveau, les liens subtils entre l’Eglise et le monde féodal, l’extraordinaire stature du Prince, le caractère odieux des nouveaux riches, la beauté d’Angelica, la duplicité de Tancredi) et par un mouvement intérieur de nature critico-idéologique qui n’est pas nouveau dans mes oeuvres. »

En effet, en cette fresque se rejoignent un certain nombre de constantes viscontiennes : la vision historique (ici, donc, le Risorgimento), la fin d’un monde de privilèges (la villa près de Palerme, ses fastes, Donnafugata), la vision satirique (l’ambition de la bourgeoisie terrienne représentée par les Sedara), la sensualité liée à l’amour de la vie (symbolisée, entre autres par la relation Tancrède / Angélique), l’obsession de la finitude (la mort du Prince suggérée lors de la scène du bal). Constantes, certes, mais pas seulement car, comme indiqué plus haut, on note que Visconti (qui partageait avec Lampedusa un amour exclusif pour la Sicile) semble accorder un intérêt qui n’est pas moindre à la nature, le démontrant par un travelling (générique), par l’importance accordée à la lumière (terrasse lors des adieux de Tancrède, le Prince devant la fenêtre de son observatoire) et par divers plans (voitures en déplacement, telle une caravane, dans les terres siciliennes, scènes de chasse).

Ce récit filmique, par sa progression uniforme en séquences longues (à quelques entorses près), fit l’unanimité (critiques et spectateurs). On sait, du reste, ce qu’est une adaptation réussie : l’esprit du roman parfaitement restitué et, mêlé, l’univers personnel du cinéaste – sa griffe. De ce point de vue, on peut considérer Le Guépard comme un chef d’oeuvre de l’adaptation du roman à l’écran.

Huston, Visconti : deux réalisateurs qui, chacun à leur manière et dans des styles différents, ont su rendre un bel hommage à la Littérature universelle.

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