Du corps

Dans la virulente opposition de Friedrich Nietzsche au Christianisme, le rapport au corps prend une importance saisissante — sans toutefois être capitale. C’est que le Christianisme ne voit dans le corps qu’un « sac de peau », ce qui, du reste, contient sa part de vérité. Le corps, en effet, est une enveloppe promise à une rapide décrépitude, puis à la destruction ; l’essentiel se passe ailleurs, dans la vie de l’esprit.

Julien Torma, dont le petit livre, Euphorismes, devrait, à l’évidence, constituer le bréviaire de tout jeune homme de vingt ans, énonce cette formule définitive que n’aurait pas reniée Nietzsche : « Ce qu’il faut, c’est énergiquement, tenacement, éperdument, avec la foi qui transporte les montagnes, croire au corps. » En effet, Friedrich attribue au corps un intérêt qu’il justifie avec force arguments. Pour lui, la vitalité d’une pensée, sa justesse, sont liées au corps, dépendent de lui, de l’énergie qu’il porte en lui, de sa puissance. Nietzsche propose donc que l’on se façonne un corps solide (« D’abord convaincre le corps »), afin que la pensée soit mêmement solide et que la personne rayonne.

Dans un même ordre d’idées, Nietzsche se collette au concept très chrétien — et même mystique (cf. Maître Eckhart et Jean Tauler) — de « l’homme nouveau » (« Il faut tuer en soi le vieil homme », disent les Evangiles). Mais c’est pour en revenir au corps : « L’homme nouveau commence par le corps. »

S’il est sans doute exagéré de dire (tel Michel Onfray à longueur de prestation télévisuelle) que le Christianisme enseigne à tout va le mépris du corps, il semble en revanche incontestable que Nietzsche accorde au corps un intérêt primordial car, aux yeux du philosophe, corps et esprit sont intimement liés, pour ne pas dire indissociables. Comment, par exemple, oublier cet éloge de l’ascèse (Michel Onfray, encore lui, prétend, opinion discutable, que Nietzsche est un contempteur de l’ascèse) :  « Nos actes les plus habituels nous transforment, et l’on finit par deviner à sa mine l’homme qui s’est vaincu lui-même. » ?

3 Comments

  1. Favrit
    Favrit 20 octobre 2016 at 12 h 59 min . Reply

    Je crois, mon cher Raymond, que tu fais bien de remettre les pendules à l’heure, car l’accent n’a pas été assez mis sur la place que tient le corps dans les écrits de Nietzsche.
    J’aime le penseur qui a vécu en composant avec ses contradictions, encourageant à la grande santé depuis un corps malade. Quand il note, dans Zarathoustra « Il y a plus de raison dans ton corps que dans ta meilleure sagesse », il dénonce au passage le christianisme paulinien (un christianisme rigidifié) et il se tourne vers Dionysos, le dieu dansant. Nietzsche nota aussi (je crois dans Le Crépuscule des idoles) : « Seules les pensées que l’on a en marchant valent quelque chose. » Le corps ne peut en effet être dissocié de l’esprit, et c’est d’ailleurs celui-là qui apporte à celui-ci les ressources nécessaires à son bon fonctionnement.

  2. Pierre C.
    Pierre C. 9 novembre 2016 at 23 h 24 min . Reply

    Forts intéressants billet et commentaire, sur le rôle primordial que Nietzsche accorde au corps, à la dépense physique.

    Ce rôle éminent du corps, Spinoza lui donna même un pouvoir extraordinaire, voyons plutôt :

    « Qui a un corps apte au plus grand nombre d’actions, a un esprit dont la plus grande partie est éternelle. »

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