Du passé

Notre rapport au passé est pour le moins ambigu. Constitué de choses mortes, il ne s’en rappelle pas moins à nous avec force et vivacité et même, quelquefois, avec bonheur.

Choses mortes, oui, bel et bien. Le vécu, par définition même, est derrière nous ; les faits qui le constituent n’ont plus d’existence propre, même si leurs ombres jouent à s’agiter parfois en nous, malgré nous, en un surgissement inopiné. Vivre convenablement notre présent — et tel devrait être l’objectif premier de nos existences bassement terrestres –, suppose que l’on se soit débarrassé de ce passé encombrant, pesant fardeau; « Monsieur mon Passé, laissez-moi passer », chantait pertinemment Léo Ferré.

Pourtant, et comment le nier, nous sommes faits de ce passé. Je suis aujourd’hui ce que hier a fait de moi. Ce passé, il convient de lui être fidèle, de ne pas le renier sous peine de se renier soi-même. En outre, constatons que le passé nous procure jouissance, dans la réminiscence de moments enchantés, d’instants radieux. L’évocation de souvenirs heureux, le rappel de circonstances privilégiées constituent l’une des richesses de l’être. Le vieillard en abuse, qui ressasse à l’infini ses faits de guerres intimes, qui évoque à tout va les moments parfaits d’une existence qui s’achève.

Enfin, le passé est le réservoir du créateur. L’écrivain pêche, non sans un certain plaisir, dans le vivier où des bancs de souvenirs frétillent allègrement. Mais l’auteur ne se contente pas de reproduire ce passé ; là n’est pas son travail. Il le reconstruit, il triche, il biaise, il invente, il l’enjolive ou le noircit, bref : il le réécrit. Peu importe du reste : l’important est qu’il le fasse sinon avec génie en tout cas avec talent.

 

Post Comment

CAPTCHA *Captcha loading...