Du principe

Au nom de la modernité ou plutôt de la modernisation, ces messieurs-dames détruisent. Ils mettent à mal ce qui, longtemps faisait loi, foi, preuve. L’édifice tenait. Certes, quelques fissures apparaissaient ici ou là, travail du temps destructeur, quelques fondations se faisaient branlantes dans un sol humide, corrompu. Mais, répétons-le, la Maison tenait.

« Ils cassent le monde / En petits morceaux / Ils cassent le monde / A coups de marteau », écrivait ce cher Vian dans l’un de ses poèmes. Il s’agit bien de cela et, certes, les prétextes à cette destruction ne manquent pas. Et le premier d’entre eux : l’adaptation. Il s’agit de s’adapter au monde tel qu’il est devenu. Mais est-on si sûr que s’adapter à tout prix soit la bonne solution ?

La solution, on la trouve toujours dans le principe. Le principe, c’est ce qui ne meurt pas. Continuez à détruire l’édifice, continuez puisque cela vous amuse (ça vous donne l’air intelligent, du moins le croyez-vous) et, surtout, puisque cela sert vos intérêts. Mais sachez qu’il est une chose que vous ne détruirez jamais car elle est indestructible : le principe.

Le principe peut, certes, donner quelquefois l’impression de dormir ; ou d’être anesthésié ; on peut, même, le croire au plus mal, à l’agonie. Mais il n’en est rien. Sachez que le principe ne meurt pas, ne meurt jamais. Le principe est éternel. Et toujours, quelquefois au plus inattendu des moments, on le réveille, on le sort de son lieu d’enfouissement, on le restaure pour s’appuyer solidement sur lui. Parce qu’on ne peut s’appuyer solidement que sur lui.

Ces mouvements modernistes (ou plutôt modernisateurs – comme on dit « moralisateurs ») qui n’ont plus rien d’occultes (plus rien n’est secret, désormais – ou pas grand chose) sont le fruit de quelques individus qui se pensent à l’avant-garde des temps ; ainsi ils initient des transformations on ne peut plus dangereuses pour l’individu et ce pauvre tissu social qui se voit de plus en plus détricoté ; ce faisant, ils se grisent eux-mêmes, fiers de détenir et d’exercer un pouvoir. Mais le principe a tout son temps. Il a tout son temps car il a toujours raison.

Gonflé d’importance comme est gonflé d’air un ballon, l’initiateur du triste mouvement prétendument moderne – il va, certes, dans le sens d’une «évolution », mais évolution n’est pas progrès – peut se voir, du jour au lendemain, exploser sous la fine pointe du principe. Ridicule au début de son aventure, l’initiateur l’est jusqu’à la fin. Nous pouvons même dire sans grand risque d’erreur : davantage encore à sa fin.

4 Comments

  1. Pierre C.
    Pierre C. 18 novembre 2017 at 0 h 52 min . Reply

    Oui ! cher Raymond, en effet, ILS cassent, détruisent, pervertissent tout: les hommes, les idées, la nature, au nom de la modernisation, du progrès ou encore de l’adaptation – termes qui recouvrent, en vérité, une seule et unique réalité: une fuite en avant aiguillonnée par l’absurde volonté de produire toujours plus et dangereusement, de faire consommer sans trêve et d’amonceller des richesses à outrance !
    Il m’arrive, parfois, d’imaginer ce que pourrait être notre avenir à brève échéance s’ILS s’obstinent à conduire les affaires du monde ainsi… et cela me donne un frisson d’effroi; alors, je tourne le dos à cette folle marche et me mets en quête de douceur: la douceur d’un visage aimé, d’un sourire, d’une aube naissante, d’un paysage familier, d’un ciel d’autome, d’un soleil couchant, d’une page d’un écrivain qui m’est cher – par exemple Valery Larbaud:
    « Assis dans le fumoir, à regarder l’Arno bleui par le vent, le ciel feutré gris et bleu et la coupole triste de San Frediano avec les collines de l’Oltrarno où les oliviers ont la tendresse des fougères et des verdures des chemins de table – nous avons parlé doucement. » (A.O. Barnabooth, Son journal intime)

    D’autre part, je n’ai pas réussi à mettre un nom, une idée ou un visage, derrière « le principe », pourrais-tu m’éclairer ?

  2. Raymond Espinose
    Raymond Espinose 18 novembre 2017 at 14 h 07 min . Reply

    Le voile ne devait en principe se déchirer que dans une quinzaine de jours avec l’illustration qui accompagne le texte (j’ai laissé un flou volontaire). Tu m’incites, très cher Pierre, à en dire un petit peu plus : disons que j’ai hésité pour cette illustration entre une reproduction du buste de Robespierre et la toile de Delacroix  » La liberté guidant le peuple « . Je pense que tu as trouvé l’adjectif qui suit le mot « principe ».

    Pour ce qui concerne les changements sociétaux (lorsque j’évoque le détricotage du tissu social) , j’ai toujours pensé qu’on ne bousculait pas quelques fondamentaux sans dégâts. Je ne puis m’empêcher, de temps à autre, de songer à l’ouvrage de Levy-Strauss que nous étudiâmes en classe de philosophie-lettres, Tristes Tropiques.

    Puisque tu cites quelques lignes de Barnabooth, voici celles que, pour ma part, je retiendrais :

    « Car au moins dans ma vie où rien n’arrive j’ai l’illusion d’être libre, de pouvoir à mon gré promener ma pensée sur tous les points de l’univers intérieur, et d’avoir, en somme, de grandes aventures dans le pays des idées. »

    p. 287 de l’édition en ma possession et datant de… 1948 (je n’étais pas encore né).

    Il y a aussi ceci, p. 296 :

    « En tout cas, j’avais surmonté la pensée contemporaine : j’en contemplais l’origine et j’en remarquais les infirmités. Je n’étais plus l’esclave de ce temps ; je ne subissais plus la vérité des gazettes. Je savais qu’il y avait autre chose. » (p. 296)

  3. Françoise B.
    Françoise B. 20 novembre 2017 at 18 h 49 min . Reply

    Enhardie par le dernier petit paragraphe de Pierre, je poserai une question voisine pour connaître l’existence, la nature, le sens de ce mystérieux, inamovible, inaltérable, éternel « principe ». Partageons nous le ou les mêmes principes, étant convenus que nous en ayons.

  4. Raymond Espinose
    Raymond Espinose 30 novembre 2017 at 10 h 00 min . Reply

    Je répondrai par le refrain d’une chanson bien connue :

    « Dieu, mais que Marianne était jolie
    Quand ell’ marchait dans les rues de Paris
    En chantant à pleine voix
    Ça ira, ça ira… »

    A l’évidence, cette chanson aurait mérité d’être la préférée des Français, plutôt que « Mistral gagnant ».

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