Du public

« Pour qui écrit-on ? » Sartre, en son temps, avait posé la question dans l’essai Qu’est-ce que la littérature ? Le début de son développement y répondait de manière radicale (« A première vue, cela ne fait pas de doute : on écrit pour le lecteur universel »), avant d’engager une réponse plus fournie et plus militante dirons-nous, ou mieux, plus « sociale », plus « politique », dans les cent-dix pages qu’il consacrait, dans son ouvrage, à cette épineuse question.

Il est vrai qu’une certaine littérature peut se fixer pour objectif d’oeuvrer auprès des hommes sinon pour les inciter à améliorer leur sort, en tout cas pour tenter de les éveiller. On tombe vite, alors, dans la littérature militante. On sait désormais qu’elle possède ses travers. L’idéologie l’aveugle, le dogme impose ses restrictions, rend effrayantes ses limites. De ce type de littérature, l’ex-URSS nous en a montré les dangers davantage que les limites. En ce temps là, la littérature en liberté, la littérature émancipée circulait, ô paradoxe, « sous le manteau ».

Il semble que l’homme libre écrive d’abord pour soi. Egoïsme ? Sans doute pas. L’écriture est sa respiration. Sans son clavier (jadis sa plume), il étouffe. Il a besoin d’écrire pour ne pas mourir. Ecrire d’abord pour soi ne signifie pas que l’on ne souhaite pas partager sa vision des êtres ou du monde. Disons que la priorité n’est pas celle là. L’écrivain qui, dans sa solitude, revendique un certain égoïsme, refusera rarement le partage ; il sait parfaitement que son propre épanouissement passe par l’échange et la communication.

Une autre catégorie d’auteurs, qui considèrent que vulgarisation et vulgarité sont proches, écrivent pour eux-mêmes d’abord, pour un cercle restreint d’amis ensuite. Le phénomène est plus courant qu’il y paraît. Ainsi le poète et critique littéraire Louis de Gonzague-Frick, qui, répondant à une enquête, s’exprima sur le sujet en ces termes : « En vérité j’écris pour donner de mes nouvelles poétiques à mes amis dont je vous adresserai la liste complète et commentée au premier loisir ». Pour cette rare espèce, vendre, c’est se corrompre, se salir, se souiller. Dans son essai L’auteur et l’écriture, Ernst Jünger rapporte cette déclaration de Gaston Gallimard, davantage soucieux de qualité que de tirages : « Un bon livre, comme une femme honnête, ne se vend pas. »

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