Du regard froid

Surpris nous sommes, très souvent, par la réaction d’un interlocuteur ou d’un auditoire à l’évocation d’un fait donné tel quel, dans sa nudité. Alors que l’évocation de ce fait (il n’est que simple constat) ne devrait donner lieu à aucune discussion, à aucune remise en question, le voilà contesté car chargé ou plutôt surchargé aussitôt par une interprétation – le plus souvent d’ordre idéologique.

Et voilà qu’est bousculée la donnée brute ; elle est refusée, on ne veut point l’entendre. La pensée dominante et sa forme rigide, la pensée unique sont venues durcir, l’éteignant, le débat de jadis. La norme établie, qui ne supporte pas la contraction, l’éteint. Il s’agit de « penser bien », c’est à dire dans le sens de l’évolution (des choses, des mentalités). De l’évolution, et non du progrès.

On ne peut plus débattre, on impose. Et que prenne garde celui qui sort du rang ! Très net dans les débats télévisuels où celui qui ne pense pas bien, c’est-à-dire qui ne pense pas dans l’air du temps, est condamné par la majorité (cette majorité bien pensante qui sait mais préfère se taire pour les raisons que l’on devine). Alors on étouffe la parole dissidente, on écrase l’impudent, on l’ostracise.

Ainsi la nouvelle Inquisition est politique, sociologique, intellectuelle. Il est impératif d’adopter tel point de vue, de trouver que telle mesure va « dans le bon sens ».

En fait, nous sommes dans un train lancé à grande vitesse et dont le parcours a été tracé de longue date, autoritairement balisé et devenu non-modifiable. On nous pousse sans ménagement pour que nous y entrions, et, de surcroît, dans les rames à bestiaux. Bousculés, nous ne bronchons pas. Puis, comprimés dans ces wagons d’acier renforcé, nous sommes tellement préoccupés à trouver un peu d’oxygène dans la puanteur ambiante que, murés dans le silence, nous ne sommes plus confrontés qu’à notre propre solitude (la solitude au milieu du nombre : la pire de toutes).

Reste (à quelques uns) la force du refus. Et peut-être, pour l’entretenir, les mots de glace de quelque penseur d’élite – isolé lui aussi. L’impertinent Jünger, par exemple. Qui écrivait : « En de telles circonstances, il convient de garder son assurance. En notre qualité d’homme nous disposons de sceaux de notre grandeur, difficiles à briser tant que nous ne les dégradons pas nous-mêmes. Il suffit de se savoir invulnérables. »

One Comment

  1. Pierre C.
    Pierre C. 9 octobre 2017 at 16 h 12 min . Reply

    Je ne puis résister – pour cheminer de concert avec ton analyse, hélas ! si juste -, à laisser la parole au maître du « rendu émotif », LF Céline :

    « Les torrents qui brisent tout, tordent les ponts, écrasent les villes, déchiquettent remorqueurs et convois, respectent le petit liseré des berges! ainsi les furies de l’opinion ! t’es au milieu à travers, t’es pulvérisé… le petit liseré contre-courant, là que le vrai artiste nautonier barre et maintient son esquif ! »

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