Du Roi Cophetua

                                 À Sylvain Fourcassié.

« Le Roi Cophetua » est une nouvelle de Julien Gracq recueillie dans La presqu’île, ouvrage paru en 1970. Nous sommes en 1917 ; le narrateur quitte Paris en train, invité à Braye-la-Forêt, dans la maison de campagne de son ami Jacques Nueil, censé être rentré d’une délicate mission aérienne.

Mais voilà : le jeune homme n’est pas accueilli à La Fougeraie par Jacques, dont on ignore les causes de l’absence (on ne peut que les imaginer – est-ce un simple retard ? est-il mort en mission?), mais par une servante au comportement ambigu. En effet, silencieuse, la jeune femme manifeste des attitudes qui interrogent : est-elle la servante de Jacques (la tenue vestimentaire), sa maîtresse (la noblesse du maintien), ou les deux mêlées ?

Les heures passent et Jacques ne regagne toujours pas La Fougeraie. Le narrateur envisage donc de repartir vers Paris mais il est, dans une sorte d’angoisse manifestée par la femme énigmatique, convié à rester à Braye, plus exactement à y dîner puis, le temps continuant de s’écouler, à y dormir.

Certes, l’incertitude plane et l’inquiétude du narrateur est justifiée : l’avion que pilotait Jacques a-t-il été abattu par les tirs allemands ? La lecture des journaux, par les « blancs » laissés dans la page qui relate « les événements », n’est guère rassurante. Mais un autre doute s’installe, celui-là chez le lecteur : Jacques n’aurait-il pas demandé à sa servante-maîtresse de retenir le jeune homme et de coucher avec lui ? Et ne serait-ce pas à cette fin que Jacques se fait absent ?

A qui sait lire, le doute n’est guère permis ; les signes disséminés par Gracq sont multiples quoique discrets : la servante doit coucher avec le narrateur ; elle est, elle aussi, comme Jacques mais d’une autre façon, en mission. Et, en définitive, que Jacques soit mort ou pas ne change rien à ce qui sous-tend l’histoire elle-même : le pouvoir de Jacques (lié à son souhait, son exigence) s’exerce au-delà de sa présence-absence, peut-être même au delà de sa possible mort : la servante (la maîtresse?) offre son corps (pas son âme) au narrateur.

Le réalisateur belge André Delvaux réalisa, à partir de la nouvelle, un film remarquable (Rendez-vous à Bray, 1971) dont Gracq lui-même confiait qu’il avait enrichi son texte et non dénaturé, comme cela arrive souvent en de pareils cas. Par exemple, dans le film, une séquence narrative rajoutée offre un précédent à l’initiative engagée par Jacques : il a déjà, par le passé, essayé de jeter dans les bras de Julien (ainsi Delvaux choisit-il de nommer le personnage principal) l’une de ses maîtresses, Odile. Mais surtout, il est important de noter que le film ouvre la fin sur un inattendu piquant. Dans la nouvelle de Gracq, en effet, le narrateur adopte l’habituel comportement de l’homme ordinaire devant l’embarras que lui cause l’attitude déconcertante d’une femme : la fuite. Chez Delvaux, la fin offre davantage de saveur : sur le quai de gare, le narrateur hésite : rentrera-t-il à Paris comme prévu ou fera-t-il demi-tour pour rejoindre la servante-maîtresse ?

Ainsi, le finale du film permet-il à l’imagination du spectateur de vagabonder (de se perdre?) dans l’hypothèse.

4 Comments

  1. Pierre C.
    Pierre C. 31 mars 2017 at 17 h 59 min . Reply

    Cette évocation de la nouvelle, « Le Roi de Cophetua » – que je n’aie encore eu l’heur de lire – appartenant, donc, au recueil : « La Presqu’île », de saint Gracq, géographe & écrivain, me donne des fourmillements dans les jambes, autrement dit, des envies d’ailleurs… mais immobiles; en relisant, par exemple, « Un balcon en forêt », et en ouvrant une nouvelle fois quelques pages, sur Proust, Stendhal ou Flaubert, de « en lisant, en écrivant ».

    Julien Gracq, ne serait-il point un surréaliste – d’un acabit singulier – pour lequel, le merveilleux, l’amour ne sont que dans le style, la langue mêmes ? et parfois, peut-être, dans la description de paysages, de l’attente, de ce qui devrait advenir…

    Que le ciel nous tienne en joie !

  2. Pierre C.
    Pierre C. 8 avril 2017 at 20 h 35 min . Reply

    Je reviens ici, pour faire part, à ceux qui sont en sympathie avec l’œuvre de Julien Gracq, de ma découverte de l’existence d’un récit inédit, du promeneur impénitent de Saint-Florent-le-Vieil, publié en 2014 par les éditions Corti.

    Ce projet de roman, dont la rédaction quasiment achevée, ne trouvait pas aux yeux de Gracq sa forme définitive, est conservé dans le fonds Gracq de la Bibliothèque Nationale.

    (Un prélèvement, par l’auteur, d’une partie de ce récit constitura la nouvelle « La Route » du recueil « La Presqu’île ».)

    Bernhild Boie, l’auteur de la postface, de ce roman inédit et posthume – « les terres du couchant » – nous précise que ce récit est proche du « Rivage des Syrtes » pour sa façon de traiter L’Histoire, mais plus près d' »Un balcon en forêt » par son climat.

    Donc, voici pour l’existence de ce texte, qui aurait pu échapper à certains, comme moi, et m’envais de cet allant m’absorber dans sa lecture.

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