Du Stirnerisme (1)

Sur la précarité de la condition humaine.Sans nul doute n’est-il plus nécessaire de rappeler que l’ouvrage de Max Stirner, L’Unique et sa propriété (1844), est indépassable en ceci que nul philosophe ne s’est aventuré aussi loin dans l’analyse lucide de ce qu’est une destinée humaine dès lors qu’est visée l’essentielle souveraineté.

Il convient cependant d’apporter quelques précisions, afin que de ne point cantonner Stirner à la notion d’égoïsme exacerbé, tant il est vrai que la tentation est grande d’y succomber. Des formules brutes et brutales du type « Au-dessus de moi, il n’y a rien d’autre que le moi » auraient tendance, en effet, à enfermer le philosophe dans un monde idéologique uniciste (ou unicisé) qu’il a d’ailleurs lui-même grandement contribué à forger, non sans risques.

Autre idée qu’il convient, semble-t-il, de nuancer, du moins en partie : L’Unique constituerait le « bréviaire de l’individualisme anarchiste ». Tout n’est pas si simple et dépend tout d’abord de quel point de vue le lecteur de Stirner se place, et notamment s’il éprouve quelque sympathie pour ce type d’anarchisme, qui s’oppose, comme chacun sait, à deux autres types d’anarchismes au moins : l’anarchisme de Proudhon, à tendance fédéraliste, et celui de Bakounine, à tendance révolutionnaire.

A partir du moment où l’on rejette ces deux lieux communs (Stirner inhumainement égoïste, Stirner fondateur de l’individualisme anarchiste), il semble intéressant d’aborder l’oeuvre dans une perspective différente de la perspective habituelle – de l’examiner sous un autre angle.

En effet, à l’origine de cette pensée « révolutionnaire » (révolutionnaire en ce sens qu’elle nous contraint à revoir toutes les conceptions les plus communes de nos existences bassement terrestres), il y a un philosophe qui, dès l’abord, a éprouvé une conscience forte de le fragilité, de la précarité de toute existence humaine. A l’homme confronté à l’échec des idéologies, à la multiplication d’ineptes croyances (et à leurs stupides dérives), à la difficulté d’imposer des repères autres que ceux liés à l’argent (et à ce que nous appellerions aujourd’hui « l’illusion économique »), que reste-t-il ? L’homme ne semble plus être que ce que Julien Green nommait dans l’un de ses ouvrages « un homme dans sa nuit », la seule certitude étant celle de sa vie présente (qui vaut ce qu’elle vaut) et de son néant à venir.

Stirner, qui rejette le Transcendant et se méfie de la tentation métaphysique, cherche, au delà de notre cause désespérée, autre chose. Cette autre chose, c’est la souveraineté de l’être dans ce bref temps de vie qui nous est imparti. Pour cela il crée le concept d’Unique. Un « Unique » qui ne s’enferme pas, loin de là, dans la solitude (contrairement à ce que certains voudraient lui faire dire) mais s’ouvre aux autres unicités, du reste dans le plus grand respect.

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