Du Stirnerisme (2)

Sur l’évidence de l’Unique ou la prise de conscience de notre unicité. Qu’est-ce donc que cet Unique dont parle Stirner ? Qu’est-ce qui définit ses contours ?

L’Unique, c’est l’homme qui s’affirme en tant qu’individualité propre, c’est à dire qui affronte sa solitude – inhérente à tout être humain –, mais aussi l’homme qui a affaire avec les potentialités qui l’habitent et qu’il lui faut accomplir, des dons éventuels qu’il lui faut exploiter, sous peine de passer à côté de sa vie. Car il s’agit bien, chez Stirner, d’accomplissement, il s’agit bien de souveraineté. Précisons : je suis un être d’imagination et de désir ; mon objectif, dans un monde déserté par les dieux, est d’élargir mon espace de civilisation intérieure ; c’est aussi, dans la conquête de ma souveraineté, forcément me confronter avec autrui.

Alors Stirner s’avance sur un chemin qui ne fut jamais emprunté avant lui et qui se pare, pourtant, d’une incontestable logique : pas de cause extérieure à moi-même, je suis seul à être ce que je suis, moi, l’Unique, et je n’appartiens à personne d’autre qu’à moi-même. Ceci ne va pas sans une certaine notion de responsabilité qui engage considérablement, et qui rappelle la phrase qui termine le l’ouvrage que Sartre consacra à Baudelaire : « Le choix libre que l’homme fait de soi-même s’identifie absolument avec ce qu’on appelle sa destinée ». En effet, en tant qu’ Unique, je suis responsable de tous mes actes, qu’ils me conduisent à la réussite ou à l’échec.

On sait de longue date ce qui gêne chez Stirner : l’Unique aurait une fâcheuse tendance à rechercher avant toute chose ce qui le sert lui-même (« Seule ma cause est mienne »). En effet, loin de se contenter de ce qui est en sa possession (« ma propriété »), l’Unique veut davantage, toujours d’avantage et pas n’importe comment : en l’acquérant par soi-même, sans rien demander ni devoir à personne. Se pose alors, par rapport à cette souveraineté – qui est le seul noble objectif de nos existences individuelles, tristement biologiques –, le problème du social – plus justement de la société. Car Stirner ne veut rien devoir au social, quel que soit le modèle de société qui lui est proposé. Seul juge et seul actant de sa vie, il évalue tout par rapport à lui-même, sans pour autant négliger l’autre, le frère humain.

Quoi que l’on pense de ce philosophe d’exception (« exception » en ce sens qu’on ne lui connaît aucun équivalent – on suppose que Nietzsche s’en est inspiré sans jamais le citer), on ne peut, incontestablement lui refuser cette audace, cette témérité, ce défi proche de l’utopie lancé aux faces brouillées des homme qui ont contribué à dresser les fondations, devenues branlantes, de nos sociétés. D’abord tout tenter pour se connaître soi-même – ce qui, jusqu’à présent, conduit sinon à l’échec en tout cas à la déception (incomplétude, insatisfaction) ; ensuite, trouver le prolongement de notre aventure individuelle dans la relation à d’autres « Uniques », dans un rapport d’attirance – attirance qui peut à l’occasion se déliter, en fonction de cette loi très humaine d’attraction-rejet.

 

Post Comment

CAPTCHA *