Du voyage

Les temps incitent au voyage. La publicité, certes, y joue son rôle envahissant (au delà de l’incitation, elle souhaiterait l’engouement), mais elle n’est pas la seule. La panoplie du bourlingueur — le sac-à-dos, la valise à roulettes– est indispensable à la construction d’une certaine image de la modernité : celle de la jeunesse de ces temps. En effet, n’est pire ringard que le jeune homme ou la jeune fille qui n’a pas avalé des kilomètres, qui n’a pas parcouru le monde en tous sens, le nez au vent, la tête vide.

Le voyage n’est cependant pas à confondre avec le tourisme (relire à ce propos les premières pages de l’admirable roman de Paul Bowles, Un thé au Sahara). Or il se trouve que, le plus souvent, le voyage est assimilé au tourisme (ou plutôt est-ce l’inverse ?). Qu’est-ce à dire ? Que l’itinérant ne fait que passer, que son œil se contente de balayer le superficiel de ce qui s’offre à lui, qu’il se déplace rapidement, qu’il oublie de se poser. Que son essentiel n’est pas l’essence des choses mais sa superficialité, son vernis.

Se poser, pourtant, tout est là. Le voyage ne présente de l’intérêt que si l’on est apte à prendre la température d’un lieu, c’est-à-dire d’en saisir l’esprit, l’ambiance et, osons le mot, l’âme. De ce point de vue, le voyage organisé est l’horreur absolue. Les itinéraires sont tracés par avance, ils sont balisés, le temps n’y est pas suspendu mais chronométré. De plus, le grégarisme lié à la compagnie imposée tue le regard personnel, la rêverie, la contemplation.

Revendiquer le voyage géographique, pourquoi pas ? A la condition toutefois de ne pas reléguer aux oubliettes de l’aventure humaine le voyage intérieur. Le plus riche, le plus profond, le plus beau qui soit. Mais alors que le voyage à visée touristique est accessible à tous, le voyage intérieur, lui, n’est réservé qu’aux « quelques heureux » (« to the happy few », pour reprendre la belle formule stendhalienne).

7 Comments

  1. Pierre C.
    Pierre C. 18 octobre 2016 at 16 h 25 min . Reply

    La plaisante lecture de ce billet « Du voyage » a suscité chez moi quelques réminiscences de lectures passées comme « Voyage autour de ma chambre » de Xavier de Maistre ou des phrases telle que « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre » de Blaise Pascal… l’allusion aux « happy few » de Stendhal m’a rappelé le joli titre de la biographie de Jean Lacouture « Stendhal le bonheur vagabond ».
    Bref, cette lecture par ricoché m’a fait voyager dans mes souvenirs de lecture… Pour terminer, si jusqu’au XIX siècle on voyageait depuis le XX siècle on fait du tourisme…

  2. Raymond ESpinose
    Raymond ESpinose 25 octobre 2016 at 22 h 44 min . Reply

    Ton voyage autour de mon texte fut donc essentiellement littéraire. Pour nous garder bien vivants, en effet : la littérature et l’amour. J’ai bien peur que le reste, tout le reste, ne soit que sornettes. Le Petit Père Nietzsche, dans Zarathoustra :
    « Suivez vos chemins ! Et laissez les peuples et les nations aller leur chemin à eux ! — des chemins obscurs en vérité, où ne se lèvent pas même les aurores boréales d’un quelconque espoir ! »

  3. Françoise B
    Françoise B 26 octobre 2016 at 9 h 21 min . Reply

    André Suares dans son chevalier errant, le Condottiere écrivait  » le voyageur est encore ce qui importe le plus dans un voyage… on voit toujours plus ou moins comme on est…un beau voyage est une œuvre d’art: une création  »
    Plus humblement je dirai que Oh ,oui! J’aime voyager , voir, sentir, goûter , m’éprouver, m’émerveiller des lieux, me gorger d’images. Sûrement , je choisis le voyage géographique, il y a des lieux à ne pas rater, aussi le voyage se prépare. Il se prépare bien sûr avec les impératifs de la réalité que sont le temps, les distances, les finances.
    Souvent,alors des secondes éternelles de contemplation
    …rien à voir avec de belles photos. Ce choc émotionnel,est ce là le  » voyage intérieur »?
    Et quand le voyage est derrière soi, il est beau quand il est inscrit en soi.
    Et puis aussi, le voyage nous sort de notre zone de confort, mais c’est un autre sujet.

  4. Raymond ESpinose
    Raymond ESpinose 26 octobre 2016 at 18 h 10 min . Reply

    Je me suis, un temps, intéressé à cet écrivain singulier que fut André Suares. Sa vie, son oeuvre. Depuis la nuit mystique de Marseille, sa tentation d’être une sorte de Léonard de Vinci, les influences qu’il reçut : allemande, mythes grecs, nordiques et slaves, chrétiennes. Et l’homme écartelé entre soi et le monde est touchant. Il y eut ensuite la mort de son frère, ses hésitations devant l’oeuvre de Tolstoï et le choix qu’il fit de Dostoievski. L’adoration de la vie, la rédemption par l’art et le culte des grands artistes. Ses hésitations devant l’oeuvre de Nietzsche. L’importance de la vie intérieure, son intérêt pour la métaphysique aussi. Et le Condottière vint : Florence, sonnets toscans, artistes florentins, perfection et harmonie. Sienne. Mystique de la beauté. Ce Condottiere auquel tu te réfères. Son oeuvre ne s’arrête pas là, d’ailleurs : il y eut le recours aux grands mythes, puis Job et Lazare, le rêve et sa grandeur, Bergson et Spinoza. Enfin l’ascension spirituelle avec le Paraclet.
    Comme sort au printemps un ouvrage (Plus jamais nulle part) signé de ma modeste plume (il faudrait désormais dire « saisi sur mon clavier »), et dont l’arrière-plan est le temps (Plus jamais) et l’espace (nulle part) donc évoquant le voyage, je ne développerai pas ici ce dernier point, me limitant plutôt au mot que Félicien Marceau adressa à Michel Déon (Cf. Correspondance) mais que Marceau ressortait ici et là à l’occasion :  » C’EST PARTOUT LA BRETAGNE. « 

  5. Arnaud B.
    Arnaud B. 12 novembre 2016 at 21 h 25 min . Reply

    Les voyages, il convient de les laisser aux romans d’aventures ; l’ailleurs n’y lasse pas, ne s’y métamorphose pas en nulle part.

  6. LABARTHE Francis
    LABARTHE Francis 24 novembre 2016 at 17 h 16 min . Reply

    Le voyage organisé pratiqué avec discernement, volonté d’intégration au groupe et un brin de tolérance voire d’empathie n’est pas une horreur absolue digne de l’enfer. Côtoyer son semblable dans ce cadre facilite parfois de belles rencontres.
    Donc, je voyage en « organisé » et cela permet de gommer les imprévus inhérents à un séjour à l’étranger.J’ai utilisé tous les moyens de transport sauf un qui me rebute, le bateau de croisière car cela me fait penser à une concentration de sardines dans une boîte gigantesque. Une autre image animalière me vient à l’esprit sur ce sujet. Percé sur les hauteurs de La Valette, je contemplais le port où un mastodonte était amarré au quai. Je m’amusais à compter les étages de cet immeuble flottant à l’aide des hublots. Puis, mon regard fut attiré par une longue file qui sortait des entrailles de ce monstre d’acier. Par un effet singulier de perspective, cette cohorte humaine ressemblait de loin à une colonie de fourmis en plein travail.
    A mon sens, un voyage est toujours une petite aventure personnelle et c’est aussi un don de soi au monde captivant qui nous entoure.

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