D’un apatride

Singulière aventure humaine que celle de l’écrivain Gregor von Rezzori (1914-1998). Singulière car liée à de fragiles racines. En effet, Rezzori, qui naît en Bucovine, voit cette province de l’empire austro-hongrois rattachée après la Grande Guerre à la Roumanie, puis, en 1945, absorbée par l’URSS pour, finalement, faire partie de l’Ukraine. Bien évidemment cette appartenance flottante ne pouvait qu’engendrer une sorte d’âme apatride. Avec une belle obsession : l’Europe.

En effet, que l’on se tourne vers le pur roman (Court voyage par de longs chemins), que l’on se penche sur les textes de fiction autobiographique (La mort de mon frère Abel) ou purement autobiographiques (Sur mes traces), le personnage principal de l’oeuvre de Rezzori, c’est bel et bien l’Europe. Non pas l’Europe de Bruxelles, l’Europe des banques et de la finance, non, l’Europe danubienne, l’Europe de la culture.

Et d’ailleurs, cette Europe, il sut l’approcher avec gourmandise, son parcours d’errant (Rezzori fut un grand voyageur) le conduisant de l’Allemagne (ses débuts) à l’Italie (sa fin), en passant par l’Autriche (dont il adopta la nationalité) et, bien sûr, par la France. La France dont il admirait la langue pour la précision qu’elle permet lorsque l’on sait la manier avec élégance. Des langues, du reste, il en maîtrisait aisément une bonne demi-douzaine, dont le latin.

Et puis, cet homme était un dandy raffiné : il possédait près de trois-cents paires de chaussures faites main, ses costumes étaient taillés chez Knize et il prétendait avoir passé davantage de temps à choisir ses cravates qu’à écrire. Il était de surcroît excellent danseur et n’avait pas son pareil pour évoquer les charmes de Vienne. L’ironie tendre propre aux véritables aristocraties donnait une teinte particulière à ses propos comme à ses écrits

Von Rezzori acheva sa vie à Donnini, en Toscane, auprès de Béatrice, la Baronessa. Leur maison (avec piscine), toute de belles pierres apparentes, est toujours entourée de cette vaste étendue de végétation appelée ici bosco et faite d’un enchevêtrement de chênes, de hêtres, de frênes et de châtaigniers. Cigales et grillons, à en croire leur chant, y sont heureux. Quelques écrivains s’établirent à Santa Maddalena (devenue fondation) le temps d’une saison afin d’y commencer ou d’y achever un ouvrage. Sinon le fantôme en tout cas l’ombre de « Grisha » y planait. Y plane encore, dit-on.

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