D’un athlète affectif

« Athlète affectif », c’est ainsi qu’ Antonin Artaud (dans Le théâtre et son double) voulait voir un certain type de comédien. Artaud qui figurait, au même titre que Claudel, dans le panthéon personnel de cet intellectuel-comédien qui tant frappa ceux qui l’approchèrent : Alain Cuny.

Artaud, Claudel : deux doubles inconciliables qui, tels deux phares dans la nuit, éclairèrent le parcours singulier de Cuny. D’Artaud, certes, il admirait l’oeuvre ; mais de l’auteur du Pèse-nerfs il ne voulait en aucun cas avoir le destin ; en revanche outre que Cuny fut l’interprète privilégié de Claudel (Tête d’or, L’Annonce faite à Marie, La Ville), il fut aussi son ami (le poète-ambassadeur ne demandait-il pas au comédien de le conduire – et même de l’accompagner – chez « sa vieille maîtresse » Rosalie Vetch ?).

Les influences, le comédien connaissait, lui pour qui tant comptèrent les rencontres et les amitiés. Imprégné de catholicisme (l’enfance), il le fut plus tard par le surréalisme (Vitrac, Breton, Desnos…) et la psychanalyse (Laforgue, Lacan, Dolto). Et lui qui mettait au plus haut la poésie, sut provoquer cette chance qui lui fit rencontrer Jouve, Reverdy, Michaux, d’autres encore, et approcher des hommes de théâtre et des réalisateurs de cinéma (Carnet, Rossi, Delannoy, Malle, Fellini, Ophuls, Bunuel, Ferreri, Godard, Nuyten…) qui lui firent confiance, malgré les singularités de son caractère (Cuny était un homme difficile, et qui, sans cesse, fulminait).

C’est vers la création artistique que le destin aurait dû incontestablement conduire cet « anarchiste mystique » (ainsi Daniel Gélin le désignait-il). Son obsession de « la trace » en témoigne ; de même que les dessins ou les rares textes qu’il nous a laissés (« Structure de l’écho », « Artaud de son vivant » certes, mais aussi, moins connue, la préface qu’il donna à Marie-Josèphe Guers pour son excellente biographie de Claudel). Cependant, son exigence était telle qu’un sentiment chronique d’imperfection le paralysait. Il pensait que produire et exposer le fruit de son travail ne pouvait qu’entraîner huées, rires et quolibets. Car c’est un fait indéniable : ce géant se sentait nain.

Cuny, c’était une stature (massive, majestueuse, mais comme désincarnée, venue d’ailleurs), une voix (caverneuse, ténébreuse, une voix d’entrailles), un masque (visage à l’immobilité figée) mais aussi un phrasé – ce phrasé comme hésitant (dans l’intimité) qui, somme toute, ne révélait qu’une recherche attentive, concentrée, du mot précis – recherche dont la finalité était d’accéder à l’expression d’une pensée aboutie (« jamais l’ombre d’une banalité, d’un cliché, de la moindre idée reçue », a-t-on écrit de lui.)

Il semble qu’une quête unique hanta Cuny : celle qui consiste à percer le mystère de l’être. Ses lectures publique (lectures poétiques, littéraires, philosophiques), de même que la réalisation laborieuse de son unique film (adapté de la pièce de Claudel L’Annonce faite à Marie) lui ont sans nul doute permis – partiellement tout au moins – sinon d’élucider, en tout cas d’approcher « l’énigme d’être là ».

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