D’une âme allemande

« Une armoire normande », ainsi le décrivait-on ; ainsi finissait-il, aussi, par se désigner lui-même (la trouvaille, dit-on, est de Bardot). Son imposante présence physique, qui s’alliait à une certaine nonchalance pleine de charme, le prédisposait aux rôles de souverains. Il ne les a pas négligés. Et puis il y avait sa voix, moitié bronze, moitié or. Et son sourire intérieur qui révélait son penchant pour la tendre ironie. Bref, toutes les conditions étaient réunies pour qu’il devînt l’un des plus grands séducteurs du cinéma européen. Il s’appelait Curd Jürgens et à ce portrait d’un personnage incontestablement de grand format manque un revers – le revers de la médaille : cet homme était un sentimental. Aussi, lorsqu’il aimait, il épousait. Et il aimait souvent. Il se maria donc cinq fois. « A chaque fois, j’ai cru sincèrement que c’était pour la vie », confia-t-il un jour.

Ses trois premières épouses (Lulu Basler, Judith Holzmeister et Eva Bartok) furent des comédiennes ; Lulu le détourna du journalisme et l’entraîna sur les planches, Judith fut la compagne indéfectible des difficiles années de guerre, Eva l’adversaire, lors de conflits parfois violents, régal des journalistes qui en constataient les dégâts physiques ; il semble que son amour pour sa quatrième femme, Simone Bicheron (sa « pied-noire juive ») résista aux épreuves et aux tourments puisqu’il défia le temps (Simone est près de Curd lorsqu’il est terriblement meurtri par la disparition de Mathilda, jeune femme dont il tomba amoureux alors qu’il était âgé de cinquante-neuf ans ; présente, également, à chaque grave problème cardiaque – Curd, homme d’excès et de démesure, était gros buveur et gros fumeur, ce qui ne va pas sans conséquences). Enfin, Curd trouva paix et sérénité aux côtés de Margie Schmitz qui partagea avec lui les quatre dernières années de sa vie (1878-1982). Margie qui, avec l’anneau nuptial, fit à Curd – lui qui, à cause d’un stupide accident à l’âge des stupidités, était stérile – un cadeau sans prix : une fille, Myriam, née d’un précédent mariage.

De sa génération, Curd Jürgens fut incontestablement le plus grand. Georges Cravenne, d’ailleurs, le déclara « meilleur artiste du monde ». Et il et vrai qu’il tourna avec un don incontesté dans cent-soixante films (de Vadim à Clouzot, de Chabrol à Cayatte…), incarnant aussi bien Michel Strogoff qu’un diabolique méchant de la série des James Bond. Il joua au théâtre (Shakespeare, Tchekov…), se prêta à la télévision, s’essaya à la mise en scène, s’exerça à la chanson et signa deux ouvrages dont un est traduit en français Et pas plus sage pour autant. Ce livre autobiographique (d’où les analyses concernant le cinéma sont singulièrement absentes) porte en lui sa magie. Mais il est vrai que, tout jeune, Curd, après avoir beaucoup lu, eut la tentation de l’écriture. Le milieu familial ne fut pas sans y jouer son rôle : le père manifestait un penchant certain pour la culture, et la mère, française, ancienne lectrice à la Cour de Russie, ne manquait pas d’évoquer devant son fils le riche patrimoine littéraire du pays d’origine, excitant la curiosité de l’enfant, provoquant l’intérêt du jeune homme.

Le charme, la séduction de Curd, on en connaît désormais le secret. C’est Simone qui, la première, en donna les clés : « Curd n’était pas un homme ordinaire. Toutes ses attitudes étaient empreintes de quelque chose de grand. Il vivait, pensait et agissait non pas en acteur, mais en prince de la Renaissance ou en Conquistador, comme disent les Espagnols. » Et il est vrai que les témoignages de toutes celles qui l’ont aimé concordent : une manière élégante d’être, des attitudes courtoises (« On est à la Cour, il faut se tenir bien… », aimait-il à répéter, citant Thomas Mann), une impression irradiante de force et de sécurité, voilà qui contribuait à son prestige physique.

Le lecteur ne s’en aperçoit pas dès l’abord, mais son livre de confessions, Et pas plus sage pour autant, foisonne de maximes et d’aphorismes. Sur la vie même : « La vie est dangereuse, mais elle exerce colossalement », « La vie est la meilleure occasion de voir le monde ». Expression d’une élégance morale : « Il y a des rides que l’on ne doit montrer à personne », « Ne montre jamais tes limites, tu risquerais de devenir ennuyeux ». Importance accordée au travail : « Ne jamais rien prendre au sérieux, sauf le travail », « Le jour est fait pour le travail, la nuit pour l’amour », etc. Ces principes de vie dessinent le portrait moral d’un homme debout qui donna beaucoup à la vie et à qui la vie, en retour, donna beaucoup. Il mourut à soixante sept ans, épuisé, ayant tari toute sa source de vie, ayant extrait tout le suc de sa riche existence. Le fait qu’il ait été un amoureux des livres et de la littérature (Mann, Baudelaire, Stifter, Sweig, Durrel, tant d’autres encore…) nous le rend d’autant plus attachant.

Post Comment

CAPTCHA *Captcha loading...