116. — D’un adieu à la jeunesse

« La vie nous aiguise en jeune / Puis elle nous déguise en vieux », chantait Claude Nougaro (« Berceuse à Pépé »). Au-delà du jeu de mots, sans doute peut-on penser, en effet, que la vie nous aiguise puis nous déguise. Elle nous impose en tout cas (passages obligés) ces deux phases extrêmes, extrêmes dans leur contenu – bouleversements intimes et transformations physiques (et physiologiques).

La jeunesse, en nos années bénies, c’étaient le soleil haut et le ciel clair ; c’étaient des mots d’allégresse et des horizons optimistes. Poétiquement, nous cherchions sur terre notre paradis ; les
heures passaient vite, abondamment remplies — ou s’écoulaient douces, en compagnies gracieuses. Nous étions jouisseurs, ripailleurs, rabelaisiens ; notre modèle était le Benjamin du film de Molinaro. Nous vivions l’âme et le corps nus ; bref, pour nous, c’était toujours l’été. La mort ? tellement lointaine ! Et même lorsqu’elle se rapprochait (accident de parcours de l’un ou de l’autre), nous passions outre. Une certitude : nous saurions l’apprivoiser.

Nous avons tellement regardé le ciel durant nos jeunes années (descendrions-nous ou non vers la plage?), que dans la vieillesse, on n’est plus tout-à-fait sur terre. Les slips de bain ne quittent plus guère le tiroir où on les a enfouis. Car c’est toujours l’hiver, dans la vieillesse ; une vieillesse durant laquelle s’obscurcit l’horizon, s’élargit le champ lexical du pathos dans des propos circonscrits,
limités. Le temps se précipite mais vidé de sa substance ; les couleurs du décor pâlissent, se délavent. Les amis joyeux ont laissé place aux compagnies fantomatiques, le plus souvent grises, quelquefois noires. Le questionnement se fait philosophique : comment passer de la luxure et de la luxuriance à l’abstinence et au dénuement ? Comment passer de la fièvre au détachement. On est une sorte d’Aschenbach qui détaillerait les charmes d’une gracile ragazza (une « Tazziana ») en se disant que, pour nous, la table ne sera plus jamais mise car l’heure est passée.

Sage est celui qui s’accommode, même difficilement (la mélancolie, la nostalgie qui colonisent), de ce passage, de cette transformation ; celui qui accepte, se résigne. Cœur resté jeune dans une écorce vieillie : le pire est là, qui attend celui qui avance dans l’âge  « avec des désirs toujours aussi violents, des prétentions et peu ou pas de moyens – ou d’horribles moyens – pour les satisfaire » (Jean Hougron, Coup de soleil) ; celui qui refuse le vieillissement et ses évidences. A celui-là, la sérénité des derniers jours est interdite. Rebelle, réfractaire de toujours, adepte des marges et des lisières, se plier aux logiques et aux évidences de l’âge lui est impossible. Quêteur de liberté et de bonheur durant son existence entière, il croit pouvoir dominer sa fin de vie, maîtriser sa déchéance, dissimuler son déclin. Sans (nul) doute a-t-il déjà perdu la partie. Il aura, tout au moins (et une fois encore), tenté l’impossible…

5 Comments

  1. Montcabrier
    Montcabrier 7 mars 2019 at 8 h 47 min . Reply

    Quelle belle écriture !
    Gomez Dàvila dirait qu’elle ne peut provenir que de quelqu’un qui a beaucoup caressé…
    M.

  2. Bruno Favrit
    Bruno Favrit 7 mars 2019 at 21 h 05 min . Reply

    Très bien, très juste. Je suis en tous points d’accord avec ton analyse. On arrive à un temps où tout devient plus difficile. On ne rêve pourtant pas moins, mais on mesure les occasions ratées et qui ne se représenteront plus. On se reprochera toujours d’avoir trop rêvé ou… regardé le ciel.
    Mais il y a aussi que quand on se sent encore jeune dans sa tête, que l’on n’a pas trahi l’enfant qui est en nous, l’avancée en âge prend des proportions démesurées, abyssales.
    Ce qu’il y a de déroutant avec les souvenirs, c’est qu’ils sont fixés indépendamment du temps ; ils n’acceptent pas les repères. Ainsi, se tiennent-ils près de nous, pas aussi éloignés qu’ils devraient logiquement l’être.
    (La citation de Jean Hougron m’avait échappé. Bien vu ! Même si ce n’est pas son meilleur, ce livre m’a remué.)

  3. Arnaud B.
    Arnaud B. 9 mars 2019 at 23 h 56 min . Reply

    Très bien, très juste. La première épouvante, c’est le temps qui passe.

  4. Bartolomeo Colleoni
    Bartolomeo Colleoni 13 mars 2019 at 16 h 20 min . Reply

    Ayant le même âge que toi, comme tout être sensé, je rencontre un questionnement voisin ; cependant, je me refuse à me laisser emporter par la belle écriture et ses excès séduisants.

  5. Françoise
    Françoise 13 mars 2019 at 17 h 18 min . Reply

    A la suite de cette lecture s’impose à moi le passage biblique du combat de Jacob avec l’ange.
    Un passage qui se prête à moultes interprétations.
    Dans cette révolte qui s’empare parfois de toi, cette lutte contre le temps qui avance inéluctable, j’ai vu Jacob, tous muscles bandés (cf. Delacroix) dans sa longue lutte nocturne contre l’ange ; cet être surnaturel pourrait le réduire en miettes en une fraction de seconde mais il lui laisse la saveur de la lutte et même une  » pseudo-victoire « . Il semble même étreindre ou repousser Jacob (cf. Chagall et Delacroix) comme une mère peut repousser la colère de son enfant.
    Pas d’humiliation ; peut-être une leçon d’humilité ou un rappel à tenir sa place…

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