158. — Du séducteur

Quel drôle de type, que le séducteur ! Pour parvenir à ses fins, il se pare de mystère et manipule ses proies, mais qu’est-il d’autre, au fond, qu’un individu empêtré dans ses insuffisances ?

Le mystère, le séducteur sait l’entretenir. Comment cela ? Tout d’abord en refusant le tout dire. Il se joue du secret, et il faut avouer qu’il a atteint dans cet art une certaine perfection. Par le mensonge ensuite. Pas plus menteur que le séducteur. Il raconte des histoires, et il les raconte bien. Sur lui-même d’abord (il s’agit de correspondre à l’image que l’on se fait de lui), sur l’autre ensuite. Quel flatteur ! Il peut parer sa proie de toutes les qualités du monde, et ne rien penser de ce qu’il dit. Un seul objectif compte : conduire l’autre jusqu’à son lit. Son mystère – à mettre au pluriel d’ailleurs –, ne s’appuie sur rien de profond. Car notre illusionniste est superficiel. Superficiel comme tous les artiste, et jouant avec une édifiante assurance, comme si perdre la partie lui était impossible. Cela le rend léger, donc supérieur aux autres hommes, empêtrés qu’ils sont dans leurs problèmes, leur sérieux et leur doutes.

Le niveau de manipulation du séducteur est le même que celui du dominateur, le même que celui du pervers narcissique. Aucun doute sur ce point. Mais dans l’entreprise de séduction, il ne faut jamais négliger le rôle du sujet séduit, lequel, le plus souvent, se met lui-même volontairement en position de proie. La proie joue à être victime du prédateur, n’étant en fait victime que de ses propres désirs. Et s’il y a un stade du miroir, ici, il n’a qu’un lointain rapport avec celui Freud revisité par Lacan. C’est un miroir sans tain derrière lequel le séducteur se dissimule et l’on peut entendre sa belle voix de miel et de sucre : « Tu es unique, ô Bella, et si tu me fais confiance, je te conduirai à l’accord avec toi-même et t’appendrai la sublime harmonie, jusqu’à la paix finale qui est la paix des déesses et des dieux, etc, etc. » Sa stratégie : après avoir compris le fantasme de l’autre, l’incarner. Et pour comprendre, il faut d’abord deviner – ou faire semblant. Pour l’objet de convoitise, sentir que le séducteur devine (ou cherche à deviner) – donc hésite et balbutie –, est rassurant. Car d’une manière générale la proie doute de l’image qu’elle renvoie ; elle n’est pas sûre d’elle – sinon, pourquoi se laisserait-elle embobiner par ce superficiel mauvais plaisant ?

Malgré les apparences, le séducteur est guidé par sa peur ; c’est un angoissé. Peur d’être lui même pris dans les filets de l’amour, de l’amour véritable et pur ; peur aussi des conséquences que l’amour implique – ces conséquences qu’il lit chez ses victimes, à savoir la souffrance, le malheur. Au fond, le séducteur est angoissé par le réel. Alors il biaise constamment avec lui. Cela semble évident. Sinon, comment expliquer, inscrits sur sa carte de menus, son goût de la promesse non tenue, de sa tendance démesurée à la flatterie (« Regarde-toi dans le miroir que je te tends, ô ma Belle, vois combien tu es magnifique et combien ton âme resplendit en tous tes traits et en ton regard sublime, etc, etc. »). Le séducteur, enfin, est un sacrificateur qui allonge sa victime sur la table de pierre en lui donnant l’impression qu’elle est couchée dans un lit de fleurs. Ce qu’elle croit, du reste, jusqu’à son réveil naïf dans les flammes de son enfer personnel. Le séducteur, lui, est déjà loin, aménageant un nouveau lit de fleurs… pour sa prochaine sacrifiée.

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