Du soleil de la vie, de l’ombre de la mort

Aimer la vie est un devoir. Connotation négative, ici, du mot « devoir » (on peut – veut – y voir une obligation, une contrainte) et pourtant, c’est le mot qui convient. Car cette vie qui nous a été « donnée », la moindre des choses est de lui rendre hommage. Lui rendre hommage dans ses manifestations les plus simples, les plus ordinaires, les plus humbles, les modestes. Savoir apprécier, par exemple, les marques d’un changement de saison, le mouvement d’une marée, la beauté d’un ciel étoilé, le beau style de la page d’un livre, la buée sur ce verre d’eau que l’on a tant attendu, que sais-je encore…

Tout se complique lorsque la vie nous donne ses coups de griffes, voire ses coups de boutoir. Personne n’y échappe, hélas. Et peut-être que ( jouons à le croire ) notre vie serait terne, plate et uniforme comme l’électrocardiogramme du mort, si elle nous épargnait ses dos d’ânes, ses vertiges, ses contrariétés. Pour cette raison la notion de bonheur nous échappe : car le bonheur, c’est ce qui dure, et l’état de plénitude durable est impossible.

D’autant que l’ombre de la mort, telle un drap noir, fantomatique, ne cesse de s’agiter au-dessus de nous puis autour de nous : c’est la disparition tragique d’amis lors du jeune âge, c’est, les années s’accumulant, la perte inévitable de parents, c’est la terrible agonie de proches dans la « longue » maladie, c’est… c’est… la liste est longue ; elle n’en finit pas.

Une constatation, que d’aucuns mettent en avant, vient bousculer toutes nos conceptions du bonheur, toutes nos aspirations vers l’amour de la vie, nos élans vers ses plaisirs sains : l’échéance de la mort, sa perspective nous rendrait, dit-on, la vie davantage précieuse qu’elle ne l’est. Peut-être. Mais l’argument n’est pas d’une évidence écrasante. Ce que nous souhaiterions, tous, c’est bel et bien l’immortalité, tant le plongeon dans l’opacité du néant nous est à ce point incompréhensible qu’il nous remplit d’effroi (une exception, peut-être : Chardonne, qui attendait ces « grandes vacances » avec une désarmante sérénité). Pour certains êtres, la religion supplée à ce cauchemar.

C’est l’adhésion au catholicisme qui mit fin à l’angoisse de la mort que l’enfant Bernanos éprouvait, confie Albert Béguin dans le petit ouvrage qu’il consacra à l’écrivain. Sans la promesse de la résurrection, je ne serais pas catholique, écrit à peu près Mauriac dans Ce que je crois. Et que fait Julien Green dans son Journal, sinon répéter à longueur de page que Dieu est le refuge de ceux que la mort terrifie ? Aussi, lorsque le doute s’insinue chez le croyant, la situation devient intolérable. C’est ce qui explique la panique du chrétien sur le seuil, au moment du basculement : – Et s’il n’y avait rien ? 

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